Les critiques formulées à l’égard de notre enseignement

L'approche des SES serait trop critique et mettrait trop en avant les conflits et les aspects négatifs de la gestion des entreprises.

Il est possible de regrouper les critiques apportées à cet enseignement en quatre grands types :

Première critique : certains aspects de l'entreprise ne seraient pas enseignés en sciences économiques et sociales (SES), tel que la gestion, la comptabilité, ou encore le management… Sur l'antenne de BFM, Xavier Darcos a ainsi déclaré qu'il fallait enseigner comment faire du profit dans une entreprise, comme si cet enseignement était étranger aux programmes de SES. Il faudrait alors compléter cet enseignement aujourd'hui incomplet, en s’appuyant sur une approche plus micro-économique.

Deuxième critique : ce qui est enseigné sur l'entreprise serait mal enseigné, car les programmes seraient trop abstraits, trop théoriques, et donc trop éloignés de la réalité de l'entreprise. Il faudrait donc que les enseignants de SES fassent des stages en entreprise afin de connaître le vécu nécessaire à un enseignement visant à comprendre la réalité de cet acteur économique majeur qu'est l'entreprise.

Troisième critique : l'approche des SES serait trop critique et mettrait trop en avant les conflits et les aspects négatifs de la gestion des entreprises. Il faudrait au contraire mettre en avant la réussite des entreprises, en proposant aux élèves l'étude de cas concrets d'entrepreneurs ayant réussi et en mettant en avant les progrès sociaux que permettent la réussite des entreprises.

Quatrième critique : l'enseignement des SES serait trop fondé sur les sciences sociales. Il faudrait revenir aux fondements micro-économiques de la théorie économique pour mieux comprendre l'entreprise.

Les réponses possibles à ces critiques

À ces critiques, il est possible d'apporter quelques éléments de réponse.

Concernant la première critique, il est possible de dire qu'elle n'est pas dénuée de tout fondement. En effet il est exact que dans le programme de SES portant sur l'entreprise, certains aspects de la réalité de l'entreprise ne sont pas enseignés. La raison en est simple : l'enseignement des sciences économiques et sociales n'est pas un enseignement professionnalisant, mais un enseignement de culture générale permettant aux élèves d'appréhender les grands problèmes économiques et sociaux contemporains. Par conséquent, certains outils ne sont pas retenus par les sciences économiques et sociales car ils ne permettent pas en tant que tel d'apporter d'éléments de réponse aux problématiques qui sont les siennes. Ainsi, la connaissance de la gestion et de la comptabilité ne semblent pas essentielles dans le cadre des sciences économiques et sociales, alors qu'elles le sont dans le cadre d'un enseignement d’éco-gestion en STG par exemple.

Il semble donc qu'une meilleure connaissance des programmes et des pratiques des enseignants de SES soit un préalable nécessaire avant la remise en question de cet enseignement.

Cependant, cette critique est aussi erronée au sens où le plus souvent elle laisse à penser que certains aspects de la réalité de l'entreprise ne sont pas enseignés, alors même qu'ils sont au cœur du programme de SES. Ainsi, qui sait réellement, parmi les contempteurs des sciences économiques et sociales, que les notions de compétitivité, d'innovation, de rentabilité, de valeur ajoutée, de facteurs de production, de profit, de productivité, de stratégies d’entreprise, sont inclus dans les différents programmes de SES ? Il semble donc qu'une meilleure connaissance des programmes et des pratiques des enseignants de SES soit un préalable nécessaire avant la remise en question de cet enseignement.

Concernant à présent la seconde critique, il n'est pas possible d'y répondre sans un petit détour épistémologique préliminaire. Au fondement de notre enseignement, il y a la référence à des savoirs universitaires qui légitiment nos programmes. Si l'illustration de ce savoir à partir d'exemples réels est une démarche pédagogique essentielle pour permettre aux élèves de mieux appréhender les concepts parfois abstraits, ces exemples ne sauraient se substituer à un savoir universitaire qui seul est à même de donner aux élèves une grille de lecture leur permettant de mieux appréhender les grandes thématiques économiques et sociales du monde contemporain. Par conséquent, la connaissance concrète du fonctionnement de l'entreprise ne peut pas être au fondement de la constitution de nos programmes, car sinon il faudrait créer un véritable Grenelle de la constitution du programme de sciences économiques et sociales, avec la présence d'associations de consommateurs pour le chapitre sur la consommation, d'associations familiales pour le chapitre sur la famille, de syndicats pour le chapitre sur les conflits sociaux... Que les acteurs économiques et sociaux dont nous parlons veuillent prendre connaissance de nos programmes et souhaitent discuter avec les enseignants de SES est tout à fait légitime. Par contre, la constitution des programmes doit rester extérieure à tout groupe de pression, car sinon les programmes scolaires ne seraient plus là pour aider les élèves à penser, mais uniquement pour répondre à des intérêts particularistes qui en tant que telle doivent rester en dehors de l'institution scolaire.

Nous illustrerons cette idée par une petite métaphore : s’il est normal qu’une personne ou qu'un acteur économique ou social réagisse à un article d'un journaliste le concernant, il serait par contre totalement illégitime que le journaliste se voit dicter à l'avance son article par ces acteurs. Il en est de même pour nous : nous ne dénions pas le droit aux chefs d'entreprise de porter un jugement sur nos programmes, nous de dénions pas le droit aux chefs d'entreprise de souhaiter discuter avec nous et de nous faire des propositions, mais nous pensons qu’ils ne sont pas légitimes pour déterminer ce que nous devons enseigner. Pour finir pour cette seconde critique, il nous faut répondre à une interrogation : peut-on parler de l'entreprise si nous nous ne connaissons pas son fonctionnement concret ?

Nul n'imaginerait avancer qu'un professeur d'histoire-géographie ne peut pas enseigner la première guerre mondiale si il ne l'a pas fait lui même.

Nous pouvons apporter trois éléments de réponse à cette question :

  1. dans un premier temps, nul n'imaginerait avancer qu'un professeur d'histoire-géographie ne peut pas enseigner la première guerre mondiale si il ne l'a pas fait lui même, de même que nul n'imaginerait avancer qu'un enseignant de physique ne peut enseigner la physique quantique s'il n'a pas lui-même fait un stage dans un laboratoire de recherche. Il en est de même pour les enseignants de SES : la présentation des mécanismes au coeur du fonctionnement de l'entreprise peut se faire quand bien même l'enseignant n'ait pas lui-même vécu au coeur de cette entreprise
  2. dans un second temps, il ne faut pas oublier que de nombreux enseignements ont déjà travaillé entreprise.
  3. Enfin, il faut rappeler que l'Association des Professeurs de Sciences Economiques et Sociales (APSES) ne s’oppose pas aux stages en entreprise. Au contraire, nous pensons que la connaissance concrète de l'entreprise peut nous apporter un plus dans notre démarche pédagogique, à partir du moment où cette connaissance concrète ne se substitue pas à la référence à des savoirs universitaires. Par contre, l'APSES s'interroge sur la légitimité du monopole actuel de l'Institut de l'Entreprise sur ces stages et préconise au contraire une ouverture de ces stages vers d'autres acteurs économiques et sociaux (petites entreprises, entreprises coopératives, centres de recherche, administrations, associations…)

Concernant la troisième critique, celle mettant en avant qu'une autre approche serait trop critique, il nous semble qu'elle repose sur une méconnaissance profonde de nos programmes. En effet, les programmes de sciences économiques et sociales, comme tous les programmes scolaires, reposent sur une neutralité axiologique. De ce fait, ils donnent une vision qui n'est ni positive, ni négative de l'entreprise. Leur objectif est simplement de montrer que l'entreprise est un acteur économique central dans la création de richesses, et qu'il doit mettre en place des stratégies pour pouvoir gagner ou maintenir ses parts de marché dans un environnement concurrentiel mouvant. Il n'y a dans les programmes de sciences économiques et sociales aucun jugement de valeur sur l'entreprise : il n'y a que la présentation de mécanismes économiques et sociaux permettant de comprendre son fonctionnement.

Cependant, cette critique porte parfois non sur le programme, mais sur les manuels scolaires. Sur ce point, nous pouvons apporter deux éléments de réponse :

  1. les manuels sont réalisés par des éditeurs privés, à partir d'objectifs et de choix qui leur sont propres. Ils ne sauraient donc constituer une référence à l'enseignement de sciences économiques et sociales ; ils ne sont qu'un outil au service des enseignants, outil qu'ils savent utiliser avec le recul nécessaire à la réalisation de leurs missions.
  2. Une étude réalisée par Rémy Jeannin, Marjorie Galy et Romain Geny a clairement montré que les manuels de seconde n'apportaient pas de vision négative de l'entreprise. Si une phrase ou un texte sorti de son contexte peut parfois laisser une telle impression, la recontextualisation de cette phrase ou de ce document dans la séquence pédagogique permet une mise en perspective rendant illégitime ce type de critique. L'APSES propose de faire un travail systématique d'analyse des manuels pour pouvoir définitivement montrer que cette critique n'est pas recevable.

Enfin, cette critique porte aussi parfois sur le travail et même sur les enseignants, sur leur manque d'objectivité, et en particulier dans leurs choix des documents de référence. Pour dire les choses clairement, les enseignants limiteraient leur choix à quelques revues marquées à gauche, avec une appétence particulière pour le mensuel Alternatives Economiques.

Il n'existe pas d'étude sur ce sujet. L'APSES, au regard des échanges qu'elle peut avoir avec les enseignants de sciences économiques et sociales, estime que là aussi cette critique n'est pas fondée. D'ailleurs la référence à Alternatives Economiques est minoritaire dans les manuels de sciences économiques et sociales. Là aussi, une étude systématique réalisée par l’Apses, le Ministère ou l'Inspection Générale serait seule à même d'apporter une réponse définitive à cette critique, qui ne repose pour l'instant que sur une vague impression. S’ils utilisent Alternatives Economiques, les enseignants de SES connaissent l’importance décisive de la diversité des sources et ils l’appliquent.

S’ils utilisent Alternatives Economiques, les enseignants de SES connaissent l’importance décisive de la diversité des sources et ils l’appliquent.

Enfin, la quatrième et dernière critique, celle consistant à penser que notre enseignement serait « trop social » et pas assez « économique », touche au fondement même de l'enseignement des sciences économiques et sociales. Les enseignants de SES membres de l’Apses mettent en avant la nécessité de croiser des approches économiques et sociales, fondées sur des savoirs universitaires reconnus, pour mieux appréhender la complexité du réel. Se priver d'une partie de ce savoir semble dommageable dans la formation de nos élèves en tant que futur citoyen.

Et demain ?

Quels sont les perspectives quant à l'enseignement de l'entreprise par les sciences économiques et sociales ? Nous allons à présent ouvrir quelques pistes de réflexion :

  1. l’Apses pense que le croisement de savoir économiques et sociaux est au fondement de l'enseignement des SES. L'étude de l'entreprise ne pourrait donc qu'être appauvrie sans la référence à l'un de ces savoirs.
  2. De même, la connaissance du fonctionnement concret de l'entreprise via des stages ne nous semble pas en soi critiquable. Ce qui le serait, ce serait que cette connaissance se substitue à des savoirs universitaires qui seuls sont à même de fonder la légitimité de notre enseignement. De même, la possibilité pour les enseignants de sciences économiques et sociales d'avoir un accès plus ouvert à l'entreprise pour, par exemple, organiser des visites d'entreprises avec les élèves semble une excellente chose.
  3. L’Apses est une organisation ouverte à la discussion. Nous pensons que les critiques qui sont portées proviennent avant tout d'une méconnaissance de nos programmes et de nos pratiques, et nous sommes donc ouvert à la rencontre avec tous les acteurs économiques et sociaux souhaitant s'informer et discuter avec nous de l'enseignement des sciences économiques et sociales. De même, nous sommes ouverts à toute proposition venant d'interlocuteurs légitimes visant à compléter notre enseignement.
  4. Pourquoi nos élèves auraient-ils une si mauvaise image de l'entreprise et par-delà de l'économie de marché ? Notre enseignement les pousse-t-il à une vision aussi critique, comme on l'entend parfois ? Il nous semble là aussi que c'est la méconnaissance de nos pratiques qui est à la base de ce type de critique. En effet, nous recevons des élèves qui parfois ont effectivement une image plutôt négative et méfiante de l'entreprise, car leur seule source d'information sont celles que leur donnent leurs parents, et les médias, qui portent une image pour le moins controversée de l'entreprise, en ne parlant à son sujet que de délocalisations, restructuration, plans sociaux, délits d'initiés… À l'inverse, la connaissance des mécanismes qui sont à la base de l'économie de marché et du fonctionnement des entreprises les aide à prendre du recul par rapport à leurs prénotions. Cette remise en question des prénotions pour être efficace et légitime ne peut que reposer sur l'apprentissage de savoir reconnus dans le domaine scientifique, et non sur l'intériorisation d’un vécu idéologiquement orienté se substituant à ces savoirs. L’entreprise est un objet complexe. C’est la méconnaissance qui conduit à la méfiance. Les SES en ce qu’elles permettent de mieux comprendre l’entreprise et ses enjeux, contribuent à donner une vision moins passionnée et erronée de l’entreprise.

Enfin, nous rappellerons que l'enseignement des sciences économiques et sociales repose sur trois grands objectifs :

  1. former des citoyens en donnant à nos élèves des grilles de lecture leur permettant de mieux appréhender le monde dans lequel ils vivent
  2. préparer nos élèves à l'enseignement supérieur
  3. préparer nos élèves au monde du travail, non en professionnalisant notre enseignement, mais en transmettant une culture générale qui est aujourd'hui essentielle dans le cadre d'une économie en perpétuelle évolution.

Nous sommes donc ouvert à la discussion avec les acteurs économiques et sociaux, pour peu que cette discussion ne repose pas sur des présupposés erronés.