Qui sont les Déchiffreurs de l’Education ?

Le collectif des Déchiffreurs de l’Education a été créé en mars dernier à l’initiative de la CGT de l’administration centrale des deux ministères (Education nationale et Enseignement supérieur), et du CRAP – Cahiers pédagogiques. Il réunit la plupart des syndicats de l’Education nationale (les divers syndicats de la FSU, de l’UNSA, le SGEN, la CGT, SUD, etc.), de nombreuses associations, comme la FCPE, La Ligue de l’enseignement, Education et Devenir, etc., des chercheurs et des professeurs d’université, ainsi que des collègues du ministère (appartenant aux deux directions chargées de l’évaluation, de la statistique et des analyses, la DEPP et la DGESIP). On peut même dire que le collectif est crée autour de ces collègues du ministère, tant est important l’objectif de permettre aux services statistiques et d’évaluation de fonctionner correctement, sans subir les pressions et les censures du politique.

Justement, quel est l’objectif des Déchiffreurs ?

Nous sommes partis du constat qu’une confusion gravissime a été instituée entre production de données et communication ministérielle. Cette instrumentalisation des services statistiques et d’évaluation des ministères s’est traduite de manière grossière par un blocage des publications (les données jugées gênantes ne sont plus mises à disposition du public). Mais elle a aussi conduit à un contournement du travail de ces services, les dépossédant de leurs compétences. L’exemple le plus connu est la prise en charge par la direction politique et pédagogique (DGESCO) des évaluations en CE1 et CM2, évaluations réalisées dans des conditions hasardeuses, unanimement critiquées, et qui produisent des chiffres non fiables sur les performances scolaires. L’autre exemple qui a fait grand bruit est le chiffre extravagant des « décrocheurs », construit en dehors des services statistiques.

Enfin, et de manière plus insidieuse, les services de statistique et d’étude du ministère, se sont trouvés en partie dépossédés de la maîtrise de leur programme d’activité, de l’élaboration d’indicateurs sérieux et efficients. Cette situation nouvelle a jeté les bases d’un système où le pouvoir politique précédent a estimé que la DEPP était davantage à son service, pour justifier la politique du moment, qu’à celui de la société pour lui confier des données fiables et nourrir le débat sur l’Ecole.

Ainsi, pour que le débat sur l’Ecole ne soit pas faussé, le collectif des Déchiffreurs œuvre pour que cesse la confusion entre communication politique (voire politicienne) et information sur le système éducatif, pour que cesse le blocage des publications, ainsi que le contournement des services compétents pour produire des évaluations complaisantes ou des chiffres fantaisistes.

Pourquoi avoir créé un blog ?

Le collectif a voulu se donner les moyens de réagir le plus rapidement possible lorsque des données manifestement fausses ou incomplètes sur le système éducatif sont répandues ici ou là. Le blog (http://www.lesdechiffreurs.com) remplit cette fonction. Mais le blog est aussi un moyen de proposer un lieu de débat, en accueillant des contributions soit des membres du collectif, soit d’acteurs du système éducatif ou de chercheurs. Encore une fois, le but est de promouvoir la production et la diffusion de données fiables, rigoureuses, réalisées selon une méthodologie vérifiable, et qui donneront ainsi une assise solide aux débats. Ceci sans tomber dans le culte du chiffre : le collectif est conscient que les chiffres n’ont pas de valeur par eux-mêmes et ne peuvent tenir lieu d’analyse ou se substituer à la réflexion politique.

Le gouvernement vient de changer et l'une des premières mesures du ministère Peillon a été de lever "l'embargo" sur plusieurs rapports de l'inspection générale. Cela doit vous satisfaire. Au delà, ce blog a-t-il encore des raisons d'être et si oui quels sont vos projets ?

Le Collectif s’est félicité de la décision du ministre de publier ces rapports, on a pu voir d’ailleurs l’ampleur de la censure exercée par l’équipe précédente. De même, nous enregistrons avec satisfaction l’intention de mettre fin aux évaluations pilotées par la DGESCO. Sans doute aurons-nous moins à subir la propagande manipulatrice, et aurons-nous moins à intervenir dans ce domaine – encore faut-il poursuivre l’effort : les travaux « cachés » de la DEPP, par exemple les prévisions d’effectifs pour les prochaines années, doivent être publiés.

Mais, comme je le disais, le collectif a une autre ambition que de réagir au coup par coup. Il propose que les professionnels de la statistique publique et de l’évaluation des deux Ministères bénéficient d’une indépendance et d’une autonomie scientifiques par rapport aux responsables politiques. La bienveillance d’un ministre, bienvenue après tant d’années de mépris, ne saurait suffire à mettre les services ministériels à l’abri des à-coups préjudiciables à leur mission au service de la société. Il faut inscrire dans le marbre les règles qui leur permettront d’être réellement au service du débat public sur l’éducation et non au service exclusif de la communication des responsables politiques du moment.

Il le faut d’autant plus qu’en raison du discrédit jeté sur les services ministériels, certains ont posé la question d’une « externalisation » des services de statistiques et d’évaluation. Nous aurons à intervenir dans ce débat. Nous estimons que, pour l’instant, la solution n’est pas l’« externalisation » vers une « agence », mais la garantie de l’indépendance politique et de l’autonomie scientifique des services de statistiques et d’évaluation des ministères.

Nous demandons également qu’une instance tripartite (représentants élus de la société civile, représentants des personnels et « usagers » de l’École, personnalités qualifiées françaises et étrangères), indépendante des ministères, ait pour mission « d’évaluer l’évaluation » comme le faisait le Haut Conseil de l’évaluation de l’école, injustement supprimé par la Loi Fillon de 2005.

Enfin, nous souhaitons être une force de proposition : il y a tant de domaines qui restent obscurs dans notre vaste système éducatif, confronté à de multiples problèmes, qu’il est souhaitable qu’un collectif comme le nôtre, rassemblant de nombreux courants, proposent que de nouvelles études, analyses et enquêtes soient produites et mises au service de la société.

Propos recueillis par Gérard Grosse

Interview réalisée en juillet 2012, mise en ligne le 13 septembre 2012.