Les critiques qui ont jusqu’ici été faites au projet de programme on surtout porté sur la transformation assumée des sciences économiques et sociales en propédeutique à l’économie et à la sociologie, la stricte séparation des disciplines, le déséquilibre en faveur de l’économie, le dogmatisme épistémologique et les biais théoriques des contenus. Ce qui fait déjà beaucoup !

Le volume exagéré et l’inflation des notions sont aussi dénoncés par l’Apses qui ajoute que « L’effet pervers de cet amoncellement de notions est de priver l’enseignant de toute liberté pédagogique et l’élève du temps nécessaire à l’apprentissage ». Ce programme semble en effet aussi peu fait pour les élèves que pour leurs professeurs.

Les élèves
La prolifération des chapitres (38 !) et des notions risque de laisser bien peu d’opportunités pour les démarches pédagogiques actives et de temps pour l’apprentissage, l’assimilation, la prise de recul, la réflexion. D’ailleurs, alors que le programme actuel fait 13 fois mention de la réflexion des élèves, il n’en est plus du tout question dans le projet.

L’approche par les notions remplace celle par les « objets ». Par exemple, alors que le programme actuel recommande de ne pas « commencer par une présentation trop abstraite de la notion de marché » et suggère de s’intéresser d’abord à l’institutionnalisation des marchés avant d’en étudier les mécanismes économiques, le projet n’envisage les marchés que dans une dimension économique orthodoxe et préconise « on montrera que, fondé sur l’avantage absolu ou comparatif, l’échange permet de mettre à profit les différences entre individus et entre nations (modèle de Ricardo sur le drap et le vin, exemple de Samuelson sur l’avocate et son secrétaire). Il engendre des gains et permet la division du travail et la spécialisation ». Plutôt que de saisir les marchés comme un « objet » de savoir, susceptible de plusieurs éclairage disciplinaires, il ne semble relever que de l’analyse économique stricto sensu. Plutôt que de conduire progressivement à l’abstraction, le projet y confronte d’entrée les élèves. Gageons que beaucoup seront rapidement perdus en cours de route.

Les professeurs
A-t-on, avant de se lancer dans la conception de ce projet fait un bilan de l’existant ? Le programme actuel est en application depuis 2002. Les praticiens ont certainement des choses à en dire. Qu’est-ce qui « passe » bien et moins bien ? Quelles en sont les difficultés ? Quelles progressions sont les plus efficaces ? Comment susciter la motivation des élèves et leur engagement dans le travail ?

Non ! L’avis des professionnels n’a aucunement été pris en compte, comme s’ils n’en avaient pas, comme si travail réel et travail prescrit étaient identiques. Comme s’il n’y avait pas de différence entre ce qui s’enseigne et ce qui est écrit dans les programmes. Sans même parler de la différence entre ce qui s’enseigne et ce qui est appris. Comme si les enseignants ne ré-interprétaient pas in situ le prescrit, ou bien comme s’ils faisaient sans même penser à ce qu’ils font ?

Bref, cohérents en cela avec leurs engagements théoriques, pour les concepteurs de ce projet de programme le réel n’existe pas !

Mesure-t-on la violence qui consiste à dire à des professeurs, qui ont choisi d’enseigner les SES à la fois pour les contenus et pour les méthodes pédagogiques associées à la discipline, que tout cela est fini ? Qu’il s’agit maintenant de « présenter », de « montrer », éventuellement « d’illustrer » ou « d’expliquer », bref de devenir des agents d’exécution d’un programme savant concocté par le « bureau des méthodes ».

Il semble en définitive que cela ne soit un programme ni pour les élèves ni pour leurs professeurs. Mais plutôt un instrument, toujours utilisé dans le sens des premiers, dans des querelles de chapelle entre économistes orthodoxes et hétérodoxes, entre partisans d’un strict cloisonnement disciplinaire et partisans de la pluridisciplinarité.

Peut-être le ministère imagine-t-il que les enseignants vont tranquillement attendre en regardant siffler les balles au-dessus de leur tête ?

Gérard Grosse

Billet publié le 2 juin 2010