Le développement de la culture économique des Français est tout sauf un faux problème, et c'est d'ailleurs la raison qui a conduit à créer l'Idies. Tout l'enjeu est d'envisager cette question sur un mode pluraliste, en ayant pour objectif non pas une normalisation idéologique, mais un vrai souci de formation des jeunes comme des adultes. A ce titre, l'idée sous-jacente du rapport fait problème dans la mesure où il tend à assimiler enseignement de l’économie et connaissance de l’entreprise. En outre, il n'analyse pas sérieusement ce que pourrait signifier un « enseignement de l’entreprise » au-delà de la multiplication souhaitée, et bienvenue, de stages de découverte, stages dont le développement est aujourd'hui d'abord limité par l'absence de structures d’accueil…

Mais ne chipotons pas. L'entreprise est aujourd'hui un acteur essentiel de la vie économique et doit donc être nécessairement au cœur de tout enseignement de l'économie. Reste qu'enseigner l’entreprise peut prendre de multiples formes. Cela peut être enseigné comme une pratique – gestion, marketing, organisation, RH, etc. -, comme un objet sociologique – l’entreprise est un structure hiérarchique où des personnes coopèrent pour produire des biens et services -, comme un acteur de marché – qui entretient des rapports de coopération et de concurrence avec les autres acteurs -, etc…

Articuler les connaissances

Au-delà, la connaissance de l’entreprise est indissociable de la connaissance de son environnement, parce qu’elle est au cœur de réseaux économiques, sociaux, institutionnels, territoriaux. Et c’est l’articulation entre ces deux niveaux de connaissance qui fait souvent défaut chez toute une partie des jeunes, un déficit que déplorent d’ailleurs les responsables pédagogiques des grandes écoles de commerce.

Cela dit, on peut se demander si l'étude de l'entreprise est le meilleur moyen de diffuser l'envie d'entreprendre. Sur ce plan, il faut rappeler que ce qui manque le plus au système éducatif français est moins de n'accorder qu'une place limitée à l’objet entreprise dans les programmes, que d’adopter des méthodes pédagogiques qui donnent plus de place à l’initiative, au travail en commun, bref, les comportements indispensables pour développer l’innovation et toute production efficace de biens et de services. A ce titre, l’enseignement de Sciences économiques et sociales, qui donne une large place à l’étude de documents, et à des travaux dirigés permettant aux élèves de travailler en groupe, souvent critiqué, mériterait plutôt d’être cité en exemple.

Des choix politiques

Enfin, le rapport prend mal en compte une dimension essentielle de toute pédagogie de l'économie. Les modes d'organisation et de fonctionnement de l'économie, parce qu'ils ne relèvent pas de lois naturelles mais d'arrangements institutionnels contingents, sont toujours relatifs dans le temps et dans l’espace. Le capitalisme n'est pas le même à Copenhague et à Shenzen ! Les choix économiques et sociaux sont donc toujours politiques et doivent être placés au cœur de la délibération démocratique. On peut dans ces conditions s'interroger sur les raisons qui ont conduit ceux qui ont défini les contours de ce groupe de travail à exclure les organisations syndicales de salariés ou les organisations de défense des consommateurs alors que l'ensemble des organisations patronales ou de promotion de l’entreprise étaient présentes, comme si elles détenaient le monopole du droit de représentation de l'entreprise. Notons également que le monde académique était également totalement absent. Ces absences rendent peu légitime les recommandations du groupe.

La nécessité d’une approche pluraliste de l’enseignement de l’économie est d’autant plus forte que les vérités d’aujourd’hui sont parfois les erreurs d’hier et réciproquement. Pour ceux qui en douteraient, rappelons que l’exemple vient aujourd’hui des plus hautes autorités de l’Etat, qu’il s’agisse des jugements portés sur la politique monétaire de la Banque centrale européenne, sur la fiabilité de l’indice des prix dans un contexte d’inquiétude des Français sur leur pouvoir d’achat ou sur la priorité à donner ou non à la réduction des déficits publics.

Ne pas se contenter du consensus

Dans un tel contexte, former les jeunes à l’économie ne peut se limiter à enseigner les faits et données suffisamment robustes pour faire consensus, sauf à se limiter à quelques notions fondamentales. Il faut accepter l’idée que de nombreuses questions essentielles doivent être abordées de manière ouverte, en invitant les enseignants à aiguiser l’esprit critique des jeunes qui leur sont confiés, sans transmettre une vérité révélée, quelle qu’elle soit, sur l’économie en général, et sur l’entreprise, en particulier.

Philippe Frémeaux
Délégué général de l'Idies