Des français ignares …

Dans son éditorial du magazine Le Point du 19 décembre 2013, Pierre-Antoine Delhommais s’empare d’un thème récurrent du journalisme économique en panne d’inspiration. Cette fois c’est une grossière erreur d’appréciation du montant du PIB français par Marine Le Pen qui sert de prétexte pour ressortir des tiroirs sondage et étude douteux et déclarations à l’emporte-pièce. Avant d’aller y regarder de plus près, accordons à Pierre-Antoine Delhommais que, contrairement à la grande majorité des français, Marine Le Pen a bien reçu une formation initiale à l’économie, puisque c’est une ancienne élève de la série B (série économique et sociale aujourd’hui), comme Nicolas Sarkozy d’ailleurs, mais qu’après le bac elle s’est tournée vers des études de droit. Notons d’ailleurs qu’à défaut de les armer, peut-être, en connaissances économiques, le passage par la série économique, ne fait pas de tous les élèves d’irréductibles gauchistes.

Le journaliste semble se faire une spécialité de la dénonciation méprisante de l’inculture économique des français, y compris le premier d’entre eux . Pour affirmer que les français sont ignares en économie, le journaliste s’appuie sur les résultats d’un sondage réalisé en 2010 par TNS-Sofres pour le CODICE, organisme dépendant du ministère des finances, créé en 2007 à l’initiative du ministre Thierry Breton et dissous en 2010, témoignant il est vrai de méconnaissances étonnantes. Remarquons quand même que ne pas savoir que 100 deviennent 102 quand ils sont placés à 2% relève plus de lacune en mathématique qu’en économie, mais bref.

… mais on tient le coupable

Le coupable de cette ignorance ? L’enseignement de sciences économiques et sociales au lycée bien sûr !
Pourtant les élèves de la série E.S. (économique et sociale) ne représentent que 23% environ des élèves de séries générales et technologiques, soit moins de 16% du total des lycéens. Et leur part était moindre dans les générations précédentes. Extraordinaire pouvoir de nuisance des enseignements de sciences économiques et sociales dont les effets délétères s’étendent même aux lycéens qui ont la chance de lui échapper ! Signalons pour être complet que les élèves des séries technologiques tertiaires sont à peu près aussi nombreux que ceux de E.S. et qu’ils suivent aussi des enseignements d’économie. Faut-il considérer que Pierre-Antoine Delhommais les considère comme moins pernicieux ? Ou tout simplement qu’il ignore l’existence de ces formations ?

Et s’il fallait une autre preuve de la nuisance des enseignements, l’auteur ressort quelques déclarations à l’emporte-pièce, de Michel Rocard, qui a fait son mea culpa ensuiteen reconnaissant sa méconnaissance du sujet ; de Francis Mer dont on peu raisonnablement douter des compétences concernant le contenu des enseignement de sciences économiques et sociales au lycée (et peut-être aussi le marxisme !), de Nicolas Sarkozy qui, à l’époque s’était fait « flasher par le radar » de « Désintox ». Même démenties, les mêmes calomnies et contrevérités peuvent circuler en boucle, comme le rappelait récemment Sciences Humaines .
Plus solides en apparence sont les critiques, reprises dans cet éditorial, tirées d’un rapport de l’Académie des sciences morales et politiques de 2008 et commandé par Yvon Gattaz, père de l’actuel dirigeant du MEDEF qui s’est lui aussi senti obligé récemment d‘y aller de sa critique des sciences économiques et sociales. Ce rapport aux conclusions fort sévères avait été réalisé par cinq universitaires de sciences économiques enseignants à l’étranger qui s’étaient appuyés sur des manuels, adoptant comme souvent, le point de vue de Sirius. Thierry Rogel en a fait une présentation et une analyse détaillée . Pour aller vite, les économistes auteurs du rapport reprochent aux manuels de sciences économiques et sociales de ne pas être des manuels de microéconomie de premier cycle universitaire.

Calomniez, calomniez…

Le dernier paragraphe de l’éditorialiste du Point atteint des sommets dans la désinformation. A l’en croire, les nouveaux programmes de sciences économiques et sociales, ceux de 2009-2011 semblent découler en droite ligne des conclusions de la Commission Guesnerie, la réalité est plus complexe, comme on peut s’en rendre compte en lisant Roger Guesnerie. L’affirmation selon laquelle la réforme des programmes aurait été « saluée par les économistes » exigerait pour le moins d’être nuancée : ils ont été vivement combattus par l’AFEP, n’ont pas toujours suscité l’enthousiasme de l’AFSE qui les a certes approuvé au final et Roger Guesnerie lui-même a déclaré ne pas se reconnaitre dans le programme de Première.
Passons sur les qualificatifs attribués à l’Apses « très puissante », (les Echos parlaient déjà en 2010 de « toute puissante Apses »), « très active », certes, « aussi à gauche que conservatrice » affirmation aussi bien informée que celle de Charles Beigbeder qui avait déclaré au site Atlantico que "près de la moitié des professeurs de sciences économiques et sociales adhèrent aux thèses marxistes éculées du syndicat trotskiste Apses".
Par contre, autre erreur, ce n’est pas l’Apses mais le Snes qui, dans un communiqué de 2008 concernant la commission Guesnerie, avait dénoncé le « lobby du Medef ». Et ce n’est pas non plus l’Apses qui affirme que "le groupe d'experts sur les programmes de SES a associé des chefs d'entreprise à ses travaux", mais Frédéric Montlouis Félicité, délégué général de l'Institut de l’entreprise, organisme dépendant du MEDEF dans le magazine Liaisons Sociales de décembre 2013.

Le comble de la hargne calomnieuse semble atteint avec l’affirmation selon laquelle « l'Apses préfère former des citoyens-chômeurs » qui incite à se demander ce qui pousse l’éditorialiste a tant de mauvaise foi.

Si l’on a appris dans l’article de Pierre-Antoine Delhommais, intitulé rappelons-le « Les français sont des cancres en économie. La faute aux programmes et aux manuels », que la gauchiste-conservatrice Apses était coupable, nulle trace du contenu des programmes, ce monsieur les a-t-il lus ? Quant aux manuels, si l’on a évité la sempiternelle référence à la reproduction du tableau de J-L Gérôme sur le marché aux esclaves, il n’en est question que via l’ancien rapport de l’Académie des sciences morales et politiques, et on se permettra de douter que l’éditorialiste les ait lus. Au moins, probablement en panne d’inspiration aura-t-il rempli son contrat, fournir les 5-6000 signes d’un éditorial en recyclant contre-vérités, racontars et préjugés.

Gérard Grosse

Billet publié le 19 décembre 2013

Compléments du 20 décembre 2013.

Vivement prise à partie par Pierre-Antoine Delhommais, l'Association des professeurs de sciences économiques et sociales a répliqué par un droit de réponse au Point.
Thierry Rogel, qui s'est fait "l'archiviste" des attaques contre les sciences économiques et sociales présente plus en détail ici, la "rumeur Rocard".
Il précise aussi, concernant le CODICE : "En 2006, Thierry Breton, ministre de l’économie, constatant l’inculture économique des français décide de créer un organisme chargé d’améliorer celle-ci, le Codice (Conseil pour la diffusion de la Culture Economique) présidé par Claude Perdriel et dans lequel on retrouve Jean-Pierre Boisivon, délégué général de l’IDE. Une des premières initiatives du Codice (en 2008) consistera à créer un site Internet destiné à la vulgarisation de l’économie, Kezeco. Disons, pour ne pas être méchant, que le démarrage du site ne fut pas des plus flamboyants, des professeurs de SES ayant débusqué un certain nombre d’erreurs de base parfois stupéfiantes comme penser que le PIB s’obtient « en additionnant les valeurs ajoutées des entreprises à la balance extérieure». Il sera difficile de réduire l’inculture économique des français en commençant ainsi."