Des procédures d’élaboration discutables


On peut en effet s’interroger d’abord sur les procédures employées.

Le programme actuellement en vigueur date de 2002. Il n’a pas fait l’objet de critiques majeures si ce n’est son excessive lourdeur. Pourquoi le modifier ? Il ne semble pas que les sciences sociales aient fait, depuis lors, des progrès si considérables que les contenus soient devenus obsolètes. Par ailleurs, aucun bilan n’a été fait de la mise en œuvre du programme actuel : quels sont les thèmes, les questions, les notions qui « passent » et ceux qui « passent » moins bien ? Quelles sont les stratégies didactiques mises en œuvre par les professeurs ? Ce programme pose-t-il des problèmes d’évaluation ? Ces questions sont d’autant plus importantes que le changement d’optique qui est proposé avec ce nouveau programme est radical. Les professeurs qui enseignent depuis des années le programme en vigueur, les formateurs et les conseillers pédagogiques qui assistent à des cours, les inspecteurs qui font de même ont certainement des points de vue. Les a-t-on consultés ? Apparemment non ! Pour un ministère qui se targue de développer, dans l’optique du Nouveau management public, une « culture de l’évaluation », ça la fiche mal.

Il a déjà été fait état ici de la composition très discutable du groupe d’experts chargé de concevoir le programme. Nous n’y revenons pas.

Une consultation sur le projet de programme a été organisée (dans l’urgence, vu les délais et la période de l’année), dans les académies via l’inspection et sur le site Eduscol. Quels en sont les résultats ? Le dépouillement et l’analyse ont été faits en toute obscurité. Lors des consultations sur les programmes précédents, des commissions académiques composées de membres de l’inspection et de professeurs étaient chargées du dépouillement, de l’analyse et de la synthèse des résultats. Rien de tout cela ici, en dépit de la demande qui a été formulée dans plusieurs académies par l’association professionnelle représentative des professeurs de SES d’être associée à ce dépouillement. Ce manque de transparence autorise toutes les manipulations et constitue un recul dans le processus d’élaboration « démocratique » des programmes.

Des critiques qui demeurent pertinentes


Les principales critiques qui avaient été faites au projet initial, tant de la part de l’organisation professionnelle (Apses) que des syndicats ou des associations de spécialistes du supérieur restent pour l’essentiel valables pour le programme remanié. Ces critiques étaient de trois ordres.

Pédagogiques, d’abord. Lourdeur excessive : en apparence le programme remanié allège, mais l’opération est le plus souvent factice, voir ci-dessous ; organisation de l’enseignement fondée sur une vision particulièrement pauvre et discutée de l’apprentissage (du simple – les « fondamentaux » - au complexe) ; programme ennuyeux puisqu’il ne s’agit plus de partir de questions qui peuvent faire sens pour les élèves, mais des réponses qu’apportent les sciences sociales à des questions que les élèves ne se posent pas ; conception de l’enseignement comme transmission voire inculcation et non comme mise en activité, quoiqu’ en dise le préambule. Les « indications complémentaires », qui font partie du programme et précisent la façon de l’interpréter et de l’appliquer, invitent presque exclusivement à « montrer », « présenter », etc. plutôt qu’à « interroger », « discuter », etc. Cette dernière approche concerne tout au plus 10% des cas.

Didactique ensuite : ce projet rompt avec une conception de l’enseignement des SES qui avait, avec des inflexions, prévalu jusqu’ici. Cette conception articulait deux principes. D’abord, partir d’objets de savoir pour « remonter » vers les notions et les concepts des sciences sociales susceptibles d’offrir des clés de compréhension. Le choix inverse est fait et assumé. Le préambule parle du « primat accordé aux outils conceptuels et analytiques ». Plus que la démarche c’est donc désormais, avec ce nouveau programme, l’acquisition d’outils conceptuels et analytiques qui vient en premier.

Ensuite, conséquence du premier principe, la conception « traditionnelle » entendait favoriser autant que possible la mobilisation « croisée » d’analyses et de notions issues de différentes sciences sociales : par exemple, la monnaie, dans le programme actuellement en vigueur, devait être étudiée certes comme un objet économique, mais aussi comme un instrument de la souveraineté. Dans le nouveau programme ministériel, la monnaie c’est de l’économie. Point. Pour ce programme la dissociation disciplinaire doit être la règle et les « regards croisés » l’exception.

Ce saucissonnage disciplinaire aboutit à des absurdités sur lesquelles il peut être intéressant de s’arrêter. Par exemple, en première, le chômage est une notion associée à l'item "Quels sont les grands déséquilibres macroéconomiques ?" Donc le chômage est une question économique et rien d'autre. Mais il y a aussi dans le document du ministère quelques aperçus du futur programme de terminale. Le chômage, associé à l'emploi, y est toujours une question économique stricto sensu puisque figurant dans la partie "économie". Dans les "regards croisés", plus de chômage, mais retour de l'emploi, associé ici au travail. A quel moment, avec un tel programme, en première ou en terminale, va-t-on pouvoir évoquer l'idée que le chômage peut avoir des effets sur la cohésion sociale ? Pouvoir évoquer quelque chose comme "Les chômeurs de Marienthal" de Lazarsfeld par exemple ?

Autre exemple : la protection sociale. Elle n'est envisagée que comme "Economie de la protection sociale", rien dans les parties sociologie, ou science politique ou même regards croisés. Est-ce à dire que la protection sociale n’a rien à voir avec l’histoire, les formes instituées de solidarité sociale, les choix de société et les politiques publiques ?

Les critiques étaient d’ordre scientifique enfin. Tout en reconnaissant par ailleurs que les sciences sociales sont traversées de courant, ce projet entend enseigner LA démarche de l’économiste, LA démarche du sociologue, etc., ce qui est dogmatique. Conséquence logique : une vision aseptisée dont les questions politiques sont exclues. Par exemple, le thème des prélèvements obligatoires retient la notion « d’incidence fiscale », notion complexe d’ailleurs , mais n’envisage pas que soit abordé la question de la progressivité de l’impôt ou des effets redistributifs des différents types d’impôts.

Par ailleurs au sein de chacune des disciplines, c’est à chaque fois un courant particulier qui est privilégié : microéconomie néoclassique en économie (même si la version amendée réinjecte plus de macroéconomie), individualisme méthodologique en sociologie.

Des changements… souvent plus apparents que réels


Relookage
La plupart des changements opérés entre le projet initial et ce programme « remanié » consistent en opérations cosmétiques où le même contenu fait l’objet d’un nouvel emballage. Quatre procédés sont utilisés pour cela.

Opérations de « couper-coller ». Le nombre de notions (150 à 170 selon les estimations) avait servi d’illustration à la critique sur la lourdeur du programme. Aussi de nombreuses notions ont été retirées de la « deuxième colonne » du programme, mais maintenues ou transférées dans la rubrique des « indications complémentaires », qui sont tout aussi obligatoires que la colonne « notions ». Cette opération de camouflage concerne au moins une quinzaine de notions : avantages absolu et comparatif, structure de marché, liens forts/liens faibles, etc. Parfois la manoeuvre est plus subtile. Par exemple, « balance commerciale » disparaît , mais les indications complémentaires précisent qu’il faut présenter les déséquilibres et leurs instruments de mesure, donc … la balance commerciale (entre autres).

Autre méthode : réduire le volume des « indications complémentaires » sans modifier sensiblement le contenu des prescriptions. C’est particulièrement net pour les items concernant le fonctionnement des marchés.

Le remaniement a consisté aussi à changer le niveau de titre. Les associations de sociologues et de politistes avaient protesté contre le faible poids de leurs disciplines en regard de l’économie. Ce biais en faveur de l’économie résulte d’une commande ministérielle. Le regroupement des parties sociologie et science politique sous un label « sociologie générale et sociologie politique » permet d’afficher un moindre déséquilibre entre économie et sciences sociales, sans que rien ne soit changé aux contenus – en particulier en sociologie. La science étant le seul domaine a être réduit de façon sensible !

Dernière méthode de camouflage : modifier les libellés les plus problématiques, qui avaient suscité parfois de vives réactions. Par exemple, le premier chapitre plutôt que « Les choix individuels », quand même très fortement connoté microéconomie néoclassique, s’intitule maintenant « Les grandes questions que se posent les économistes », reprenant une formulation courante des manuels américains universitaires de premier cycle. Autre exemple, dans la partie science politique, la « communalisation nationale », dont à peu près tout le monde, sauf l’auteur de cette ligne du programme, ignorait ce que c’est, est remplacée par « construction nationale ».

Quelques critiques ont été entendues

Il existe néanmoins de véritables, mais modestes, changements par rapport à la version initiale.

Quelques incohérences ou des « oublis » réparés : par exemple, les notions de production marchande et non marchande, de valeur ajoutée de salaire et de profit étaient associées à l’étude de la seule entreprise. Alors que la répartition des revenus issus de la production ne figurait pas. Elle est maintenant présentée au niveau macroéconomique.

Mais pas tous : la notion de classes sociales ne figure toujours pas au programme, qui aligne pourtant une multitude de « groupes » : primaire, secondaire, d’appartenance, de référence, d’intérêt. Mais de classes sociales, point. Concept probablement pas assez aseptisé. C’est pourtant là une notion particulièrement intéressante pour opérer la prise de « recul par rapport aux discours médiatiques et au sens commun » que le préambule du programme appelle de ses vœux.

Un peu plus de macroéconomie. L’Association française de sciences économiques avait notamment critiqué la trop faible place accordée à la macroéconomie. Elle a été (un peu) entendue. Deux nouveaux items sont ajoutés : l’un sur « les grands équilibres macroéconomiques » (l’équilibre emplois-ressources), l’autre appelant une brève présentation des politiques conjoncturelles. Ces ajouts étaient certainement nécessaires à une vision un peu plus globale du fonctionnement de l’économie nationale. Mais cela ne va pas dans le sens de l’allégement puisque les suppressions effectuées par ailleurs sont modestes.

Des items supprimés. L’introduction d’abord et, en science politique, devenue sociologie politique pour la raison évoquée ci-dessus, suppression de l’item « Quels sont les répertoires de l’action politique ? », chapitre intéressant qui notamment permettait de travailler sur les déterminants du vote. A ce sujet, il est d’ailleurs paradoxal de constater que le nouveau libellé « sociologie politique », s’accompagne de la suppression de l’item correspondant le plus nettement à cette orientation.

En conclusion, force est de constater que les modifications qui ont été apportées au projet initial tiennent plus de l’affichage que de la prise en compte des critiques souvent vives qui avaient été émises à son encontre.

Le groupe d’experts et le ministère restent « droits dans leurs bottes » quant à la conception de l’enseignement de sciences économiques et sociales, pardon, d’économie et de sociologie, qu’ils entendent mettre en œuvre.

Gérard Grosse

Billet publié le 23 juin 2010.