Tout d'abord, l'Association des professeurs de SES (Apses) vient de publier une proposition concurrente de programme, le 9 février 2010. Elle y met l'accent sur une démarche pédagogique adaptée à un public de seconde, le traitement des questions contemporaines qui structurent le débat public, le pluralisme des approches économiques sans sacrifier les autres sciences sociales. Cette proposition dessine en creux les reproches adressés depuis plus de deux semaines au programme du ministère. A lire également sur le site de l'Apses, les réactions de 49 universitaires, dont Thomas Piketty, Alain Touraine, Roger Establet, Nonna Mayer, Yves Deloye, Henri Sterdyniak...

En dévoilant le contenu de ces programmes sur son blog, le 24 janvier 2010, Gilles Raveaud, maître de conférences en économie à l'Institut d'Etudes Européennes de l'université Paris 8 Saint-Denis, a contribué a lancé le débat.

Depuis, il l’alimente régulièrement.

Signalons :
L’enseignement des sciences économiques et sociales : un enjeu fondamental
Nouveau programme de SES en seconde : la bataille commence

De son côté, Arnaud Parienty, professeur agrégé de sciences économiques et sociales, détaille dans un billet argumenté les raisons qui ont suscité l’indignation des professeurs de SES à la lecture du projet de programme :

Le chômage n'existe plus (le ministère l'a viré des programmes)

Extraits :

« Manifestement, ce programme traduit donc le souci de rapprocher ce qui est enseigné au lycée des programmes de l’université. Pour un enseignement d’exploration, c’est une erreur grave. Le souci d’une démarche analytique, d’apparence scientifique, conduit à négliger la description. Par exemple, sur le thème de la consommation, il aurait paru normal de commencer par là : qu’est-ce que la consommation ? Que consomme-t-on ? Quelle est la dynamique historique de la consommation ? Tout le monde consomme-t-il la même chose ? Ce programme ne permet pas de le savoir. Pourtant, la capacité à décrire les phénomènes sociaux est une compétence très importante. »

« Le résultat de ces choix est un programme privé de vie et fort éloigné des réalités économiques. Par exemple, le fonctionnement des marchés est présenté à partir de la construction de courbes, ce qui est très discutable. Il y a 70 ans, Joseph Schumpeter critiquait déjà ce type d’analyse scolaire et purement statique. Comme le sait tout chef d’entreprise, un marché est un mécanisme fantastique du fait de la concurrence, passant par l’innovation, les prix, le marketing, la recherche de la qualité. Or, il n’est jamais question de tout cela ici ! »

« Regrettons également le triste sort fait à l’entreprise : le capital disparaît, il n’est plus question de la décision d’investir. Disparaît également le travail. A la place du contrat de travail, de la représentation des salariés, des relations sociales, il n’y a plus que des facteurs de production. L’entreprise comme collectivité humaine disparaît. »

« Enfin, les choix opérés par le programme sont idéologiquement contestables. Le choix des thèmes est remarquable. Par rapport au programme de seconde actuel, ont disparu de la liste des notions à étudier le chômage, la précarité, les inégalités de revenu, la valeur ajoutée et sa répartition, les conditions de travail, les consommations collectives ; entre autres. Cette liste n’est pas anodine : toutes les questions vives, tous les clous qui dépassent sont impitoyablement pourchassés, au profit d’un enseignement aseptisé. »

Jean Gadrey, professeur émérite d'économie à l'Université Lille 1, signe dans son blog un billet intitulé « SOS SES ! » :

« La domination de la microéconomie néoclassique, et dans une moindre mesure, celle de la macroéconomie correspondante, sont une institutionnalisation de « l’autisme économique » dès les premières années des facs. Mais en privilégier les rudiments techniques en seconde, à quinze ans, c’est de l’autisme au second degré : ce qui est déjà difficile à « faire passer » en terminale ou en première année de fac va devenir une impossible mission pédagogique en seconde, si toutefois on estime que l’enseignement doit conserver un objectif d’accessibilité pour le plus grand nombre. »

Une professeure de SES, Jocelyne El Amiri a effectué une comparaison entre les contenus du programme actuel et celui du projet. Le résultat, édifiant, a été publié sur le site de l’Apses.

La publication dans les Echos du 1er février 2010 d’une tribune signée par six économistes favorables à la réforme (Elie Cohen, Christian de Boissieu, Jean-Hervé Lorenzi, Philippe Martin, Jean-Louis Mucchielli et Anne Perrot) a suscité nombre de réactions, dont ce texte cosigné par Gilles Raveaud et Jean Gadrey.

Les auteurs de la tribune publiée dans les Echos jugent en effet qu’ « un programme d'initiation doit clairement et simplement inviter les élèves à « raisonner en économiste », pour reprendre le titre d'un chapitre du célèbre manuel de Joseph Stiglitz. Raisonner en économiste, c'est montrer qu'au-delà des débats et des divergences, il existe entre nous un langage commun, une « boîte à outils », utilisée de Pékin à New York et qui n'est ni de gauche ni de droite. Les nouveaux programmes de seconde nous semblent répondre à cette ambition. Ils initient les élèves à quelques éléments de la grammaire de base de notre discipline. »

Un parti pris critiqué par Jean Gadrey et Gilles Raveaud :

« Ce langage n’est commun qu’à une fraction de la profession, il est vrai influente et à l’origine de cette réforme. Les programmes actuels, pluralistes, évitent de faire croire à une telle fiction. Ils sont à ce titre plus représentatifs d’une discipline qui n’est pas réduite à une école ou à une « grammaire ». Vu la façon dont les tenants de cette école ont anticipé la crise avec cette grammaire, ils devraient faire preuve de plus d’humilité. D’autres courants ont été plus performants. Cet enseignement a été défini, depuis sa création en 1965, avec pour objectif de permettre aux élèves de « mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent ». Nous souhaitons des élèves acteurs de leur enseignement, qui interrogent et qui s’interrogent. Les nouveaux programmes reviennent précisément à évacuer ce verbe : s’interroger. »

Stéphane Tulet, professeur agrégé de sciences économiques et sociales et maitre de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris, a également réagit à cette tribune des Echos sur le site de l'Apses.

Par ailleurs, la démission du sociologue François Dubet de la commission des programmes de SES a suscité de nombreux commentaires. Il explique son choix sur le site Café pédagogique :

« Tout est allé trop vite, avec des réactions défensives et craintives trop fortes. Je résume : une sociologie un peu réduite, un mode de discussion très mal embouché. Il ne m'a pas paru utile de continuer. »

Sur le même site, Sylvain David, président de l’Apses et également membre de la commission, résume en trois points les critiques qu’il adresse aux nouveaux programmes :

« Le premier c'est qu'il n'y a pas de réflexion pédagogique au ministère. On croyait que l'opportunité de changer le programme se traduirait par une réflexion sur ce qu'il faut enseigner. En fait le nouveau programme est un empilement de notions. Il ne fait pas de place aux activités des élèves. Les lycéens de seconde ont 15 ans. Ils ont besoin de temps pour lire les documents, se tromper, réfléchir. Le programme imposé est infaisable si on a un minimum de souci pédagogique. »

« Le second point c'est l'image totalement désincarnée qu'il donne de l'économie. C'est une économie sans histoire, aseptisée, qui ne permet pas de faire de liens avec les autres disciplines. »

« Enfin, le programme marginalise les sciences sociales. La sociologie devient supplétive. On ne la retrouve qu'à la fin du programme de manière quasi optionnelle si l'on suit les injonctions du programme. Il reste à peu près un tiers de sociologie, c'est exactement la proportion que voulait le ministère. Les programmes précédents évoquaient la famille, la consommation, l'entreprise sous l'angle du travail… »

Dans son blog « Chronique Education », Philippe Watrelot, président du CRAP-Cahiers Pédagogiques et professeur de SES, pointe la « double peine » des professeurs de SES : « réduction des horaires mais aussi remise en cause de leur “spécificité” ». Dans un long texte intitulé « Le programme de SES de 2nde et ses enjeux expliqués à mes collègues, aux parents et aux élèves...», il démontre en quoi cette réforme soulève des questions qui devraient intéresser tous les enseignants et les citoyens : qui doit décider des programmes ? Les programmes du secondaire doivent-ils singer les programmes universitaires ? Le croisement des regards est-il utile dans les apprentissages et l’analyse de la société ? Et surtout : comment apprend-t-on ? Doit-on en passer d’abord par des “fondamentaux” ou doit-on partir de questions vives qui font sens pour les élèves ?

« Dans les propositions actuelles, il y a la préconisation qu’il faudrait toujours apprendre en allant du simple vers le complexe dans une conception linéaire de l'apprentissage. Mais qu’est-ce qui fait sens ? Qu’est ce qui donne de la “saveur aux savoirs” ? Sans rentrer dans un débat épistémologique et didactique, on peut rappeler que c’est bien souvent le fait que les apprentissages permettent de répondre à des “questions vives”, à des questions qui font sens pour les élèves. En supprimant le "et" des SES, on irait à l'envers de ce qui fait la motivation des élèves et des mécanismes de l'apprentissage. C'est en abordant des objets complexes qui ont du sens qu'on va ensuite pouvoir approfondir les concepts et pas l'inverse. Les apprentissages y compris dès le primaire sont souvent un aller-retour entre le simple et le complexe. Les "fondamentaux" (dont on voit bien pour les SES la portée idéologique dans des savoirs marqués par des débats importants) c'est comme si on disait aux élèves qu'avant de jouer de la musique il faut qu'ils fassent au moins trois ans de solfège! »

Autre source de polémique : un éditorial paru dans la Tribune le 5 février 2010. De nombreux blogueurs ont pris la peine de le réfuter point par point. Signalons à ce titre les billets de Gilles Raveaud et du professeur de SES Denis Colombi ou encore le blog « la minute des SES » :

Nouveau programme de SES en seconde : un florilège d’arguments nuls en sa faveur

Fisking Valérie Segond

Ca y est, on sait pourquoi les Français sont nuls en économie

Autre contribution intéressante, celle du site « Autisme économie », animé depuis 2000 par le mouvement des étudiants pour la réforme de l’enseignement de l’économie :

« Les nouveaux programmes en SES sont un décalque presque parfait des programmes de microéconomie, qui depuis toujours ont été à l’origine d’un malaise profond des étudiants – malaise à l’origine de notre mouvement –, qui sentaient obscurément que tout cela ne tient pas la route, n’a rien à voir avec le monde qui nous entoure, même si des mots familiers comme consommation, production, marchandises, prix, offre et demande étaient utilisés.»

Le site Mediapart a également publié la tribune d’une trentaine d’enseignants, chercheurs et économistes, intitulée « Taire la crise économique aux lycéens ? »

« Pourquoi des questions aussi essentielles que le chômage ou les relations sociales en entreprise ne sont-elles plus traitées ? La réponse tient en partie au cadre théorique utilisé : la théorie néo-classique, dont découlent ces programmes, est d'abord une théorie de l'échange pur, et de l'équilibre. Ce cadre théorique, qui domine actuellement la science économique, n'est adapté ni à l'analyse des crises, ni à la prise en compte des aspects collectifs et sociaux du processus économique. »

Nombreux sont les blogs qui critiquent de la même manière la faible place laissée à la sociologie dans les programmes :

Sur le blog Comprendre :

Comme bien souvent, c'est le "ET SOCIALES" de Sciences Économiques et Sociales qui se retrouve menacé par la réforme. Je passe ici sur la réduction drastique de l'horaire de SES en classe de Seconde, sur le contenu précis du programme, mais j'alerte sur la répartition Économie/Sociologie. Plus que jamais, les sciences sociales autres que l'économie sont les parents pauvres, la sociologie n'étant mobilisée que par 2 des 10 questions obligatoires dans le nouveau programme.

Sur le blog Socio Voce :

« Ce projet de programme réoriente profondément les finalités de l’enseignement de SES et fait disparaître ce qui fonde le projet des SES (pluridisciplinarité, réflexion fondée sur l’approche complémentaire par les sciences sociales des faits de société). »

Sur le blog Agora/sciences sociales

A lire également, différentes contributions sur le blog de Jacques Lattuter.

Enfin, le professeur de SES Alain Beitone, dans son blog Eloge des SES, livre une analyse plus modérée du projet de réforme des programmes de SES. S’il critique les conditions d’élaboration du projet gouvernemental, et le fait que ce programme risque d’être trop lourd et déséquilibré, il considère néanmoins que c’est une bonne base :

« Ce programme n’est pas parfait, il s’inscrit dans un cadre trop restrictif pour les SES et donc pour la formation des élèves aux sciences sociales. Mais le rejeter en bloc (au profit de quel autre programme ? rédigé par qui ? dans quel délai ?) serait une erreur. Il faut s’en emparer, produire des outils pédagogique mobilisateurs pour lés élèves, réclamer un dispositif de formation pour accompagner sa mise en place. »

Le front des opposants s'est élargi à l'association des professeurs de communication, d'économie et gestion (APCEG) qui avait exprimé sa « déception » en découvrant les programmes de SES, avant de lancer un sondage en ligne auprès des professeurs d'économie et de gestion pour mieux connaître leurs attentes. L'APCEG insiste également pour que les deux enseignements d'exploration au choix en seconde (Sciences économiques et sociales d'une part, Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion d'autre part) « ne soient ni hiérarchisés, ni mis en concurrence ».

Les professeurs de SES ont par ailleurs reçu le soutien des enseignants-chercheurs en sociologie (ASES) et science politique (AECSP), qui ont initié une pétition intitulée Pas de sciences économiques et sociales sans sciences sociales, dans laquelle ceux-ci fustigent une approche « anti-didactique faisant bien trop de place à la microéconomie », au contenu « pauvre et monocolore ».


Billet modifié le 2 mars 2010.

NB : cette liste de blogs n’est pas exhaustive. N’hésitez pas à nous signaler d’autres contributions qui vous sembleraient intéressantes.