Michel Pébereau a 75 ans. Il pourrait couler une retraite tranquille, assuré qu’il est d’une pension de 800 000 euros annuels servie par la BNP dont il a été le président et probablement doté d’un joli patrimoine alimenté par les jetons de présence octroyés par les très nombreux conseils d’administration dont il est ou a été membre.
Mais non, Michel Pébereau est un militant, un « enragé » qui ne lâche rien. Á la manœuvre depuis des années pour transformer l’enseignement de sciences économiques et sociales en lycée en bréviaire du libéralisme, il vient de récidiver en commandant un rapport à l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP) sur l’enseignement des sciences économiques et sociales au lycée

Une académie peu … académique

L’ASMP fait partie de l’Institut de France. Sa section 4, Economie politique, statistiques et finances, que préside Michel Pébereau, est un « club » de vieux mâles (moyenne d’âge 78 ans) dont les membres sont cooptés, qui ne compte donc aucune femme (et n’en a jamais compté ). Autre particularité, signalée par Philippe Askenazy, alors qu’en 2000, la section était composée de quatre universitaires, deux grands serviteurs de l’Etat et deux patrons du privé, aujourd’hui, le patronat privé y est très majoritaire.
Le présent rapport a été élaboré de la même façon que son prédécesseur de 2008  : faire plancher sur des manuels de SES des universitaires, choisis pour être les plus éloignés possible, géographiquement et intellectuellement, de cet enseignement. Pourtant, les rapports des universitaires, remis en janvier dernier, sont nuancés, du franchement positif (Kevin H. O’Rourke, Trinity College, Dublin) au, comment dire, « fictionnel » (Yann Coatanlem, club Praxis, Think Tank ultra-libéral).
Il est à noter qu’une fois encore, d’une part, seuls des économistes sont appelés à juger d’un enseignement pluridisciplinaire de sciences sociales. Et, d’autre part, que ce jugement s’appuie sur l’étude de manuels. Quelle(s) interprétation(s) des programmes ses manuels opèrent-ils ? Quel(s) usage(s) est fait de ces manuels dans les classes – quand des manuels sont utilisés - ? Un peu comme si on jugeait de l’enseignement du français en classe à partir des œuvres littéraires au programme. On voit l’intérêt fort limité de ce genre de travail, pourtant probablement bien rémunéré par l’American Foundation for the Paris School of Economics (AFPSE, qui avait déjà financé le rapport de 2008 avec le German Marshall Fund of the United States).

Mise en agenda politique

Mais on peut penser que la qualité de ces contributions « d’experts » importe peu aux donneurs d’ordre de l’ASMP. Ce qui compte c’est que Michel Pébereau et ses camarades puissent poursuivre le projet de rectification des esprits énoncé il y a plus de dix ans « Il serait peut-être bon d’effectuer un travail pédagogique de fond sur nos lycéens, comme cela a été fait par les entreprises depuis vingt ans auprès de leurs salariés, afin de les sensibiliser aux contraintes du libéralisme et d’améliorer leur compétitivité, en adhérant au projet de leur entreprise ». Ce qui compte c’est, au moment où des perspectives de changement politique s’annoncent, agir sur l’agenda politique. Après le premier coup partiellement réussi lors de la séquence 2008- 2010, lire ici et, les évangélistes de l’entreprise et du marché entendent bien influencer une nouvelle refonte des programmes.
La tactique est éprouvée. Susciter un coup d’éclat à l’occasion d’un allégement du programme de SES de seconde, poussant ainsi la Ministre à réunir un groupe de travail « mixte » issu du Conseil supérieur des programmes et du Conseil National éducation-économie. Rendre incontournable l’ASMP, auditionnée par le groupe de travail, en publiant rapport et avis.

Dans le rapport de l’ASMP et surtout dans son résumé (l’avis) on retrouve les obsessions de Pébereau et de Gattaz (père) : réduire les sciences sociales à l’économie, l’économie à la microéconomie, l’économie à la comptabilité et cette dernière à la gestion du budget de la ménagère. Belle perspective d’épanouissement intellectuel pour les lycéens de demain !
L’enseignement des sciences économiques et sociales a beau être quinquagénaire, comme le souligne Robert Jammes, président de l’Association des professeurs de SES en 1980, quand le rapport Bourdin préconisait de recentrer les SES sur la seule économie et de fusionner cet enseignement avec l’économie-gestion, « L’acharnement idéologique d’une partie de la droite française mais surtout de la partie la plus conservatrice du grand patronat contre les sciences économiques et sociales ne cessera donc jamais. »

Gérard Grosse
22 mars 2017