Fusion des enseignements ?


Deux textes récents sont venus alimenter l’hypothèse, qui resurgit régulièrement, d’une fusion des sciences économiques et sociales et de l’économie-gestion : la circulaire de rentrée , d’abord , le Rapport sur la mise en œuvre de la réforme du lycée, ensuite.

Dans les deux cas il est préconisé, de façon expérimentale dans le premier texte (texte officiel qui a un caractère obligatoire), de façon systématique dans le second, de « substituer à l’offre actuelle de deux enseignements d’exploration à caractère économique un seul enseignement d’exploration d’économie, obligatoire, avec un programme qui permette d’aborder la macro et la microéconomie, le droit, les sciences de gestion et les sciences sociales » selon les termes du Rapport qui précise qu’il faudrait alors changer le nom de ce nouvel enseignement.

Bien sûr tout cela devrait se faire à « moyens constants » c’est-à-dire initier en 90 minutes hebdomadaires, le plus souvent en classe entière donc à 35 élèves, à la microéconomie, à la macroéconomie, à la gestion, à la sociologie et peut-être aussi un petit peu à la science politique et à l’anthropologie ?
Car, c’est bien là la différence entre ces enseignements « d’économie » et les autres « Enseignements d’exploration » proposés en classe de seconde : il ne s’agit pas de s’appuyer sur des matières déjà enseignées ailleurs – comme « Littérature et société » qui combine Lettres et Histoire – mais de faire découvrir des disciplines nouvelles pour des élèves venant du collège où elles ne sont pas enseignées.

Les auteurs du Rapport évoqué ci-dessus ont bien remarqué que les SES étaient bien plus des « cours » que les autres enseignements d’exploration, mais sans en tirer la conclusion qui s’impose : les SES (et l’éco-gestion) n’ont pas le même statut et doivent relever du « tronc commun » des enseignements de seconde.

L’association des professeurs de sciences économiques et sociales a réagien estimant que cette possibilité ouverte par la circulaire de rentrée était contraire au cadre réglementaire puisqu’elle aboutirait à s’affranchir des programmes qui sont (encore ?) nationaux.

Du côté des professeurs d’économie-gestion, l’association (Apeg) défendait l’idée d’un enseignement commun et unique « d’économie » en seconde, mais avec un horaire et des effectifs permettant une véritable exploration. La proposition de la circulaire de rentrée est néanmoins accueillie avec circonspection. Dans un communiqué l’Apeg s’interroge « S’agit-il de favoriser un travail en commun entre professeurs de SES et d’Economie-Gestion afin de proposer aux élèves une approche plus riche ou au contraire de gérer la pénurie de moyens en flexibilisant les ressources humaines disponibles dans l’établissement ? »

Le Syndicat nationale des enseignements de second degré (Snes) estime pour sa part que cette éventuelle fusion serait préjudiciable tant aux SES qu’aux enseignements d’économie-gestion car elle « conduirait nécessairement à privilégier ce que les deux enseignements d’exploration ont en commun, à savoir l’économie (le comportement de l’entreprise, le comportement du consommateur…) et à exclure ce qui est constitutif de l’identité des disciplines (et ultérieurement des séries), à savoir la sociologie pour les SES, la démarche technologique pour les PFEG. » Sans compter que cette « expérimentation » conduirait à réécrire localement des programmes nationaux. Fâcheux précédent.

Il ne s’agit pour l’instant que d’une hypothèse concernant la classe de seconde, mais nul doute que, pour l’Apses, cela ne pourrait que préfigurer une fusion des deux enseignements et des deux corps d’enseignants. Ce qui suscite deux inquiétudes chez les professeurs de SES. La crainte de l’absorption, d’une part, car les professeurs d’économie-gestion sont beaucoup plus nombreux que ceux de SES : six fois plus nombreux dans le seul enseignement public. D’autre part, la crainte d’une disparition des sciences sociales au profit du « dénominateur commun » qu’est l’économie.

D’autant que cette inquiétude peut être alimentée par d’autres changements concernant des instances de contrôle et d’évaluation cette fois.

Fusion des Inspections ?


On peut noter d’abord que la composition du Haut conseil de l’éducation vient d’être modifiée et que parmi les nouveaux entrants on peut remarquer Bernard Thomas, Inspecteur général de l’Education nationale, ancien chef de cabinet du ministre de Robien et délégué interministériel à l'orientation, ancien conseiller du ministre Chatel. Celui-là même qui envisageait dès 2007, devant la Commission Pochard, la fusion des enseignements d’économie en seconde.

Dans le même temps, l’Inspection générale de SES est également en train de subir des modifications. Le nouveau doyen en serait Marc Montoussé, auteur d’ouvrages scolaire chez l’éditeur Bréal qui est, on le sait, économiste et défenseur du retour aux « fondamentaux ». Et, suite à des départs à la retraite récents ou à venir, un nouvel Inspecteur général a été nommé par le Ministère. Il s’agit de Frédéric Carluer, professeur d’économie à Caen, économiste « pur sucre », dont les travaux portent sur le management et l'analyse stratégique de la décision. Signalons que Frédéric Carluer a été, entre autre, le directeur de thèse de … Marc Montoussé ! Il n’y a pas que dans les conseils d’administration des entreprises du CAC 40 que la consanguinité sévit.
Ces changements peuvent à bon droit conforter le sentiment d’un recentrage des SES sur l’économie, au détriment des autres sciences sociales, comme déjà les nouveaux programmes de première et de terminale l’imposent. Ce qui, bien sûr, faciliterait la voie pour la fusion évoquée plus haut.

Projet ministériel déjà bien avancé ? Manifestation de la « paranoïa structurelle » des professeurs de SES ? Les mois qui viennent devraient apporter des réponses auxquelles il est probable qu’un éventuel changement de majorité politique ne change pas grand-chose.

Billet publié le 6 avril et modifié le 15 avril 2012.