Monsieur Descoings,

Dans une interview donnée au magazine « Challenge’s » du 1er octobre 2009, vous avez rappelé pourquoi, selon vous, la réforme annoncée du lycée était indispensable. Vous avez, entre autre, fait part des déséquilibres existant entre la série S et la série L, et vous avez mis l’accent sur le caractère équilibré de la série ES. En cela, vous avez repris les conclusions du rapport que vous aviez rendu à M. Darcos, conclusions qui ont été saluées par notre association http://www.apses.org/initiatives-ac....

Pour autant, nous avons été pour le moins surpris du commentaire lapidaire que vous avez fait sur l’enseignement des sciences économiques et sociales. Vous avez en effet déclaré : « La série ES a plutôt trouvé un bon équilibre, moyennant le non-sens de mélanger sociologie et économie trop précocement dans de tout jeunes esprits ». Si la formule a le mérite d’être efficace, elle nous semble relever d’une méconnaissance de notre enseignement , de la pédagogie et du public lycéen .

Un « non-sens » qui fait la réussite de l’enseignement de SES depuis plus de 40 ans, enseignement qui est, faut-il encore le rappeler, plébiscité par les lycéens, comme l’enquête nationale dirigée par Philippe Mérieux en 1998 l’a clairement montré : l’enseignement de SES est celui que préférent les lycéens, toutes séries confondues (résultats ici). Un « non-sens » dont la pertinence et l’intérêt ont été reconnus par le ministre de l’Education Nationale, Xavier Darcos, le dimanche 14 décembre 2008, lors d’ une interview au Journal du dimanche où il affirmait la nécessité de leur introduction dans le tronc commun de seconde.

Depuis leur création, les sciences économiques et sociales se sont données comme principal objectif la compréhension par les élèves des grands enjeux économiques et sociaux du monde contemporain, à partir des savoirs et des méthodes des sciences sociales, et plus spécifiquement, par deux d’entre elles, l’économie et la sociologie. L’intérêt de cette discipline scolaire est de donner aux lycéens les moyens intellectuels, les grilles de lecture et les notions de base leur permettant de mieux appréhender les grandes problématiques indispensables pour faire d’eux non seulement de futurs citoyens éclairés, mais aussi de futurs étudiants aptes à réussir leurs études supérieures. Les statistiques fournies par le ministère sont formelles : les étudiants provenant de la série ES réussissent leurs études (78.2% des bacheliers ES inscrit en Licence 3 à la rentrée 2004 ont obtenu leur licence en 1 an, contre 75.9% des bacheliers scientifiques et 72.3% des bacheliers littéraires - Source : DEPP note d’info 08.24 ). Si l’enseignement dispensé dans cette série était si défaillant, on ne pourrait expliquer cette réussite soudaine à la sortie du lycée ni le nombre continuellement croissant de lycéens choisissant l’enseignement de SES.

Plus fondamentalement, nous pensons que la compréhension des grands enjeux économiques et sociaux contemporains, pour être appréhendés dans toute leur richesse et leur complexité, nécessite des apports disciplinaires différents, parfois juxtaposés, parfois croisés. Peut-on comprendre la consommation des ménages en se limitant à l’étude de ses déterminants économiques ? Peut-on saisir le fonctionnement d’une entreprise sans prendre en compte la complexité des relations humaines existant en son sein, ce que la sociologie éclaire justement tout en complétant les apports de l’analyse économique ? Peut-on pleinement comprendre la logique et les effets du R.S.A. en se limitant à la présentation de savoirs issus d’une seule discipline universitaire ?

Les SES font le pari ambitieux de l’intelligence des lycéens. L’APSES défend l’idée que c’est l’accès à la complexité qui donne sens aux apprentissages dispensés par les sciences économiques et sociales.

Parler de « non-sens » nous semble donc être une double erreur : une erreur sur le plan pédagogique, et une erreur de communication, car attiser, à nouveau, des débats stériles, qui nous semblaient aujourd’hui dépassés, augure mal du climat dans lequel vont se dérouler les discussions relatives à la mise en place de la réforme du lycée entre le ministère et les enseignants de sciences économiques et sociales.

Nous aimerions donc connaître vos arguments et nous nous tenons à votre disposition pour une rencontre, si vous le souhaitez.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur Descoings, l’expression de nos sentiments les plus cordiaux.

Mis en ligne le 12 octobre 2009.