Quels sont donc les propos exacts tenus par le ministre ? Dans un premier temps, il déclare sur Europe 1 que « l'intégration ne va pas si bien que ça: (…) les deux tiers des échecs scolaires, c'est l'échec d'enfants d'immigrés ». De quels chiffres et de quelles sources peut-on déduire une telle affirmation ? Claude Guéant renvoie à une étude de l’Insee de 2005, qui pose que « les enfants de famille immigrée sortent presque deux fois plus souvent du système éducatif sans qualification (que les autres élèves) ». C’est à partir de cette phrase que le ministre se permet d’affirmer que les fils d’immigrés comptent pour deux tiers dans la part des échecs scolaires. « L’étude de l’Insee précise que les enfants de familles immigrées sortent presque deux fois (NDLR : 1,75 précisément) plus souvent du système éducatif sans qualifications que les autres. Par conséquent, j’ai correctement cité l’étude en déclarant que les 2/3 des enfants qui sortent de l’école sans qualification sont des enfants de familles immigrées », explique-t-il dans sa lettre du 27 mai à Libération.

Mais Claude Guéant confond quantité et proportion. Son raisonnement aurait en effet été valable si l’étude indiquait que les fils d’immigrés étaient deux fois plus nombreux que les autres à sortir du système scolaire sans qualification. Ici, c’est de fréquence dont il est question. Le 24 mai, devant l’Assemblée nationale, il s’embourbe, et finit par déclarer que « les chiffres de l'Insee prouvent qu'il y a deux tiers des enfants d'immigrés qui se trouvent sortir de l'appareil scolaire sans diplôme », ce qui est encore plus infondé. Mais au-delà des chiffres, c’est le lien fait entre immigration et échec scolaire qui est trompeur, parce qu’il fait complètement abstraction du contexte social dans lequel les fils d’immigrés évoluent. On sait bien que confondre corrélation et causalité laisse la porte ouverte à beaucoup d’amalgames. Tout le monde peut s’accorder sur le fait qu’un fils d’immigré finit ses études (statistiquement) moins diplômé qu’un fils de Français de souche. Tout le monde n’en déduit pas pour autant que cette différence soit liée à son origine étrangère.

Allons plus loin. Même si les chiffres avancés par le ministre étaient vérifiés (ce qui n’est pas le cas), cela ne prouverait absolument rien, si ce n’est que les fils d’immigrés n’ont pas les mêmes chances de réussite que « les autres », ce qui s’explique aisément lorsque l’on se penche sur les inégalités sociales existant entre les deux catégories. La majeure partie du rapport sur lequel s’appuie Claude Guéant est consacrée à ce problème, qui ne semble pourtant pas retenir son attention. On peut ainsi y lire qu’« à situation sociale, familiale et scolaire comparables, les enfants d’immigrés (…) sortent moins souvent sans qualifications que les enfants de personnes non immigrées », ce qui s’explique par des ambitions scolaires plus prononcées qui les poussent vers des études longues.

Il convient donc également de questionner la pertinence et l’actualité des clichés que véhiculent les déclarations de Claude Guéant. Sorti en 2005, le rapport de l’Insee qu’il mobilise s’appuie sur des panels scolaires datant des années… 90 ! La récente enquête « Trajectoires et Origines », menée conjointement par l’Insee et l’Ined, devrait conduire notre ministre à tempérer ses propos. On y apprend que la proportion de diplômés de l’enseignement supérieur est quasiment la même chez les descendants d’immigrés et la population majoritaire (respectivement 29% et 34%). On peut aussi y constater que les taux d’échecs scolaires des deux populations tendent à converger depuis le dernier rapport, même si la route vers l’égalité est encore longue : les fils d’immigrés sortent 1,6 fois plus souvent du système scolaire sans qualifications.

Côme Bastin

Mis en ligne le 20 juin 2011.