Il faut tout d’abord noter que le panorama est incomplet. En effet, ni l’Association française de sociologie (1), ni l’Association française de science politique n’ont fait connaitre leur point de vue. Néanmoins, cette dernière publie sur son site le communiqué de l'Association des enseignants et chercheurs en science politique.

Pour l'instant, quatre associations se sont exprimées publiquement à propos du projet de programme de première : l’Association française d’économie politique (AFEP), l’Association des enseignants et chercheurs en science politique (AECSP), l’Association des sociologues enseignants du supérieur (ASES) et enfin l’Association française de science économique (AFSE).

Des critiques convergentes

Est d’abord unanimement regrettée la régression en matière de « culture générale » et de « formation du citoyen » au profit d’une orientation exagérément « technique ». Avec des formulations souvent proches, ce point de vue se retrouve dans les quatre communiqués, y compris là où on ne l’attendait pas forcément, celui de l’AFSE, où on peut lire : « Le succès de la section SES, jusqu’ici, a largement répondu à l’intérêt citoyen que suscitait auprès des élèves l’étude des questions vives issues de la réalité économique et sociale la plus immédiate. Cette réussite s’explique également par la culture du débat et de la confrontation d’hypothèses que leur analyse nécessite face aux dysfonctionnements qui se trouvent au cœur des économies de marchés. Cette identité ne doit pas être altérée et des ajustements s’imposent au sein du programme proposé par le groupe d’experts pour éviter que les enseignements de SES ne paraissent trop abstraits. »

Convergence forte également pour déplorer ce qui dans ce programme – le contenu pléthorique et l’empilement des connaissances pour certains, le cloisonnement des savoirs pour d’autres – risque de freiner la curiosité intellectuelle des élèves et, partant, l’attractivité de la discipline. Ici encore, le point de vue de l’AFSE est net, puisqu’elle estime que, s’agissant de « l’impératif d’éveiller l’intérêt des élèves … le projet de programme proposé par le groupe d’experts apparait peu satisfaisant ».

Sociologues et politiste dénoncent le poids exagéré de l’économie et, dans ce domaine, la prédominance de la microéconomie. La formulation de l’AECSP est ferme : en privilégiant la microéconomie et ses robinsonnades, le groupe d’expert a effectué un « choix politique » pour « mettre les sciences sociales à distance du lycée ».

Mais les économistes ne sont pas loin de partager ces critiques, si ce n’est sur le poids de cette discipline du moins sur son orientation, puisque l’AFEP parle de la « place disproportionnée donnée à l’analyse des marchés en concurrence parfaite », tandis que l’AFSE déplore à la fois la présentation « peu attractive » de la microéconomie et l’insuffisance de la macroéconomie.

Le contenu de la partie sociologique du programme n’est pas exempt de critique, puisque l’ASES estime que ce programme « introduit une vision singulièrement biaisée de la sociologie en donnant une place démesurée aux démarches issues de l’individualisme méthodologique ».

Programme peu attractif et peu adapté aux lycéens, négligeant la formation « culturelle » générale, dont les contenus sont scientifiquement, voire idéologiquement orientés et discutables. Les critiques sont sévères.

Une différence importante

S’il existe des points d’accord entre les associations de spécialistes du supérieur, une divergence importante doit être notée.

D’un côté, sociologues de l’ASES et politistes de l’AECSP plaident pour la pluridisciplinarité et déplorent le cloisonnement des disciplines. De l’autre, les économistes de l’AFSE approuvent la claire différenciation des différentes sciences sociales opérée par le projet, et, en conséquence, s’opposent au programme alternatif de l’Apses (2) car sa démarche est « excessivement englobante, de caractère transdisciplinaire et, sans doute, d’une prétention scientifique démesurée ».

Cette question reste donc controversée et recouvre en partie, mais en partie seulement, l’opposition entre approche par les notions et approche par les objets. On sait les professeurs de SES très attachés à cette dernière, par contre, beaucoup estiment que le « croisement » disciplinaire, s’il est souhaitable n’est pas toujours nécessaire ou possible.

La consultation des professeurs sur le programme se termine le 16 juin et le « vote » organisé par l’Apses laisse présager la remontée de fortes critiques. Si on y ajoute les appréciations globalement peu favorables des universitaires, on peut s’attendre à des changements importants. Mais qui apportera les modifications souhaitées : le même groupe d’experts appelé alors à se déjuger, un autre, le cabinet du ministre… ? Et surtout, laissera-t-on (enfin) aux concepteurs du programme – et on peut souhaiter qu’il y ait plus de « professeurs de terrain » parmi eux – le temps de travailler sérieusement, sur la base d’un bilan de l’existant ?


(1) Depuis la rédaction de ce billet, l'AFS a fait connnaitre sa position. Elle est tout aussi critique que celle de leurs collègues de l'ASES (2) Il est question dans la lettre ouverte de l’AFSE du « programme proposé par la principale organisation de professeurs de SES ». L’Apses n’est bizarrement pas nommée, mais on peut supposer qu’il s’agit bien d’elle… puisqu’il n’y en a pas d’autre.

Billet publié le 15 juin 2010