Elles existent pour des raisons politiques parce qu’une démocratie réelle a besoin de citoyens instruits participant activement à la construction de leur destin collectif. Certes, d’autres enseignements trouvent là leur justification, tels que ceux qui permettent de se situer dans le temps et dans l’espace. Mais se posent aussi, tout particulièrement en ce moment, de très nombreuses questions économiques et sociales, qui concernent tout un chacun dans sa vie quotidienne.

C’est pourquoi notre enseignement part de ces questions, lesquelles font inévitablement débat quand il s’agit d’enjeux majeurs pour notre société. Renoncer à partir de ces questions qui font débat, ce serait renoncer à notre raison d’être et refuser de répondre à une demande sociale attestée par toutes les enquêtes. Certains en tirent au contraire un argument contre nous, en agitant la caricature des discussions du café du commerce et le spectre du relativisme. C’est oublier délibérément que notre mission est d’apprendre aux élèves à participer à ces débats de façon raisonnée, aussi rigoureuse que possible, par la formation d’un esprit expérimental, d’où la priorité que nous accordons aux méthodes.

Face à toutes ces questions qui suscitent l’intérêt et l’implication des élèves, nous enseignons d’abord de bonnes habitudes intellectuelles, transposables tout au long de la vie civique et professionnelle, le premier réflexe étant de se demander, non pas, quelle est la « réponse », comme dans les jeux télévisés, mais : que nous apprend l’analyse des données empiriques (qu’elles soient quantitatives, qualitatives, de première ou de seconde main) ? Car c’est bien la réalité économique et sociale qui nous intéresse, une réalité qui ne s’appréhende pas seulement à partir de tableaux et de graphiques, ou à partir de multiples documents, extraits de la presse, audiovisuels, recherchés sur la toile, mais également par l’enquête et l’observation, sur le terrain, ce qui justifie d’ailleurs les visites, les stages, les entretiens, dans les entreprises, les tribunaux, les médias, les associations, etc... C’est cette confrontation avec les faits, dès lors qu’elle est bien guidée, qui permet d’éliminer les fausses explications, les prénotions, tout en suscitant de nouvelles questions, moins naïves, plus pertinentes (autre principe important pour nous : apprendre à poser les bonnes questions).

Ce qui n’implique pas que nous n’ayons pas compris que «les données ne sont pas données » ou que les « faits ne parlent pas d’eux-mêmes ». La priorité accordée aux méthodes exige au contraire de s’interroger sur la construction des données, sur leurs biais, ou parfois sur les raisons de leur absence.

Ensuite, car les professeurs de SES ont aussi été à l’Université, nous mobilisons évidemment des savoirs produits par les sciences sociales, mais sans oublier que ces théories que l’on voudrait aussi « scientifiques » que possible, ne sont que des moyens, des outils, contingents, périssables. Oui, nous avons besoin de théories, comme autant de filets jetés sur l’écume des phénomènes, mais nous ne sommes pas pour autant frappés de schizophrénie théoriciste, car nous ne perdons jamais de vue, ni les questions, aussi dérangeantes soient-elles, ni la réalité que nous cherchons à expliquer et à comprendre.

Sous ces conditions, nous ne sommes pas sectaires, au contraire, nous sommes très accueillants : chaque discipline des sciences sociales, sans exclusive a priori, est la bienvenue dès lors qu’elle nous aide à comprendre, qu’elle nous rend plus intelligents. Que certains d’entre nous continuent à se référer à l’unité des sciences sociales et indissociablement à la diversité des méthodes scientifiques, est sans importance directe au niveau qui est le nôtre, le lycée (et non le Master ou la recherche !) ; il nous suffit qu’aucune forme d’incarcération disciplinaire ne vienne nous interdire de faire notre miel en butinant librement.

Cette façon de procéder, l’entrée par les questions, l’analyse des données empiriques l’instrumentalisation des théories puisées dans la grande bibliothèque des sciences sociales, le souci permanent de la réalité, qui constitue en quelque sorte notre marque de fabrique et se traduit concrètement dans notre pédagogie, se justifie également par un idéal fondateur : l’apprentissage de l’autonomie. Tout ce que nous faisons, nous le faisons dans le but de rendre nos élèves intellectuellement autonomes, notre prétention est de les aider à devenir des sujets, capables de réflexivité, de mise à distance, de sens critique. C’est bien pourquoi nous pratiquons une pédagogie active et interactive, dans le cadre de travaux dirigés, en petits groupes, qui sont notre oxygène.

De ce point de vue, si les SES subissent ces attaques politiques et idéologiques, ce n’est pas parce qu’elles ont échoué, c’est parce qu’elles réussissent. Car l’autonomie, la réflexivité, le sens critique, dérangent tous les pouvoirs, quels qu’ils soient, de droite ou de gauche, patronaux ou syndicaux, symboliques ou technocratiques. Bien sûr, ces attaques ne se présentent pas comme telles, elles portent de nombreux masques, aussi respectables que possible. Mais elles trahissent presque toujours leur nature idéologique par leur inversion de la réalité.

Ainsi, au nom de l’éradication du relativisme, on voudrait nous imposer le catéchisme orthodoxe que la crise vient de faire voler en éclats. Au nom de la science, on voudrait nous guérir du mauvais esprit qui toujours nie, on voudrait nous rééduquer, nous remettre sur le droit chemin de la vérité révélée, probablement celle de ces experts qui racontent aujourd’hui le contraire de ce qu’ils racontaient il y a seulement un an.

Curieuse conception de la science en effet, qui la perçoit comme un stock de théories congelées, de savoirs sûrs d’eux-mêmes, de certitudes définitives, une science qui craint le doute et se défie de la critique.. La nôtre est bien différente, elle est collective et ouverte, se définit par des méthodes, des conjectures et des réfutations, des processus tâtonnants, avec les seules armes de l’observation, de la raison critique et de l’expérimentation, contre tous les arguments d’autorité et toutes les formes de violence symbolique.

Chers collègues, pour reprendre une citation désormais célèbre, je conclurai en disant : ne vous laissez pas rouler dans la farine ! ». Demandez-vous pourquoi l’on veut la marginalisation ou la dénaturation des SES au moment où la crise économique, financière, en attendant la débâcle écologique, pose à nouveau la question de la rationalité collective de notre système.

Mesurez la responsabilité qui est la vôtre, quant à l’héritage qui vous a été transmis et devant les nouvelles générations que vous allez former. Battez-vous pour les SES, mais par n’importe lesquelles, en restant intransigeants sur les objectifs et les méthodes. Ne vous battez pas pour une simple étiquette sur une baudruche, mais pour des valeurs qui sont notre raison d’être depuis 40 ans maintenant, les valeurs de l’autonomie et de la démocratie.

Mis en ligne le 4 décembre 2008.