Le chef de l’Etat n’a pas convaincu… ceux qui ne l’ont pas vu
Les sondages d’opinion jouent un rôle considérable dans le débat public économique et social. La connaissance de leurs limites n’empêche pas l’ensemble des médias d’en faire une utilisation forcenée. Le sondage créé un chiffre, qui devient une information et qui est utilisée très largement. Le sens de l’enquête est le plus souvent très limité, mais finalement, cela importe assez peu.
Les enquêtes par sondages, même les plus sérieuses, doivent toujours être interprétées avec précaution (1). Mais elles sont souvent mises en œuvre d’une façon douteuse, qui jette une suspicion sur leurs résultats qui va bien au-delà de la critique sociologique qui peut être adressée aux sondages. Certaines questions sont parfois orientées pour obtenir un certain type de réponse (2). Certains instituts interrogent la population par Internet alors que la moitié du pays n’est pas connectée (l’institut « Opinion Way » s’en est fait une spécialité). L’origine de l’échantillon est en effet parfois très douteuse. Il en a été ainsi lors de l’intervention du chef de l’Etat du 24 avril 2008. La grande majorité de la presse a en effet repris les résultats d’un sondage commandé par le quotidien Le Parisien à l’institut CSA. Résultat : 52 % ne l’ont pas trouvé convaincant contre 36 % convaincant. La marge est nette : Sarkozy a déçu.
Résultats contestables
Mais à y regarder de plus près, le détail des résultats laisse songeur. Selon le sondage, 21 % des Français n’ont ni vu ni entendu parler de l’émission. Sur les 79 % auxquels CSA a demandé de se positionner, un quart a regardé l’émission en totalité et 40 % en partie, mais l’institut a aussi posé la question à des personnes qui n’ont rien vu « mais en ont entendu parlé » ! Parmi les personnes qui ont vu l’émission en totalité, 61 % ont été « convaincues », contre 18 % parmi celles qui n’ont rien vu. 37 % des personnes qui n’ont vu l’intervention qu’en partie (on ne sait pas combien de temps) ne l’ont pas jugé convaincante. Bref : le président n’a pas convaincu des personnes qui ne l’ont pas vu ou que partiellement. On peut penser que les personnes qui ont suivi le chef de l’Etat en entier l’ont fait aussi par proximité et que ceux qui ne l’ont pas regardé (ou partiellement) lui étaient opposés par avance, et que leur réponse dépend d’abord de leur position sur l’échiquier politique.
Méthode douteuse et exploitation abusive
Quoi qu’il en soit, on peut tirer de ce sondage plusieurs enseignements.
1- sur les méthodes des sondeurs qui, pour obtenir un échantillon assez large, sont près à questionner des personnes dont l’opinion n’a qu’une valeur très incertaine.
2- sur la légèreté avec laquelle est faite l’utilisation de ce type d’enquête par la presse qui utilise le chiffre pour argent comptant.
3- sur l’utilisation politique du chiffre du sondage. Ce type de sondage est lui-même auto-déterminant : il va introduire un doute sur la capacité du chef de l’Etat à convaincre de la justesse de sa politique et partant, sur sa politique. Alors qu’il ne permet de tirer aucune conclusion sur ce point.
Louis Maurin
(1) Pour une brève analyse voir « L’opinion publique existe-t-elle ? », Alternatives Economiques, n°257, avril 2007.
(2) Voir « Impôts : le sondage qui ment, où comment on croit fabriquer l’opinion », Observatoire des inégalités, septembre 2006. www.inegalites.fr
Mis en ligne le 6 mai 2008
