Revenu disponible des ménages

Le premier concerne le revenu disponible moyen des ménages tel que le publie l’Insee. Le revenu disponible, je le rappelle, mesure le revenu net des ménages après impôts (impôt sur le revenu, ISF, taxe d’habitation). Dans la comptabilité nationale (qui couvre les Dom et la métropole), ce revenu est chiffré à 40 290 euros pour 2010. Soit 3 360 euros par mois. Mais, dans l’enquête « Revenus fiscaux et sociaux » (en abrégé ERFS), qui ne porte que sur la France métropolitaine et dont les résultats 2009 viennent d’être publiés, le revenu moyen est chiffré à 34 540 euros, soit 2 880 euros par mois. Un écart mensuel de 480 euros, un écart annuel de plus de 5 000 euros ! C’est-à-dire, pour beaucoup de ménages, ce qui sépare l’aisance des fins de mois difficiles. Qui croire : l’Insee-Mr Jekill ou l’Insee-Dr Hyde ? Mensonge, gros mensonge ou statistique ?

L’explication est pourtant simple. Dans le premier cas – la comptabilité nationale -, sont pris en compte les « revenus en nature » que représentent, pour les ménages qui habitent dans les logements dont ils sont propriétaires ou dont ils ont l’usage comme logement de fonction, le fait de ne pas être obligés de payer de loyers. On peut s’en étonner, car d’autres revenus en nature ne sont pas pris en compte : le fait que le travail domestique gratuit (de la femme le plus souvent) permette d’économiser des dépenses de blanchissage, de restauration ou de garde d’enfant, par exemple. Mais admettons. Le revenu en nature du logement dont on est propriétaire – les « loyers imputés », pour reprendre le jargon de la comptabilité nationale – est chiffré en fonction des loyers effectivement payés par les locataires pour des logements similaires. En 2009, les loyers imputés ont représenté 151 milliards d’euros de « revenu », au bénéfice des 15 millions de ménages occupant un logement à titre gratuit (logement de fonction ou propriétaires occupant) : 10 000 euros par an et par ménage. Un montant « boosté » par la forte progression des loyers, notamment entre 2002 et 2009, enrichissant en apparence les ménages, alors que la hausse des loyers appauvrissait les locataires. Une fois retiré ce montant, le revenu disponible de la comptabilité nationale devient très proche de celui mesuré par l’ERFS (en 2009, 34 825 et 34 540 respectivement).

Mais, à prendre comme du bon pain l’une ou l’autre évaluation, on s’expose à des déboires. Selon la comptabilité nationale, une fois la hausse des prix entre 2002 et 2009 éliminée, le pouvoir d’achat du revenu disponible moyen des ménages est censé avoir progressé de 15 %, alors que, selon l’enquête ERFS, ce serait + 3,5 % (+1,5 % pour le revenu disponible médian, celui tel que moitié de la population gagne plus, moitié gagne moins). Dans un cas, l’amélioration est sensible, dans l’autre, c’est la stagnation qui est sensible. Mensonge ? Non pas, mais définition différente.

Chiffres du chômage

L’autre exemple est encore plus parlant. L’enquête emploi trimestrielle de l’Insee avance que le nombre de chômeurs en France métropolitaine durant le premier semestre 2011 a diminué de 49 000 personnes. Selon la Dares (ministère du Travail), le nombre des demandeurs d’emploi durant la même période a augmenté de 58 000. Dans le premier cas, seules sont comptabilisées les personnes n’ayant pas travaillé du tout, fut-ce une heure, durant une semaine de référence. Dans le second cas, ce sont tous les inscrits à Pôle emploi qui recherchent un emploi et qui, soit ont été totalement privés d’emploi au cours du mois (catégorie A), soit ont exercé à défaut une activité temporaire de durée réduite (catégories B et C). Bien que les dénominations soient distinctes (chômeurs dans un cas, demandeurs d’emploi dans l’autre), les médias parlent dans le deux cas de « chômage », ce qui n’est pas faux, mais masque les différences expliquant les écarts entre ces deux modes de mesure.

Faut-il conclure ? Que certains avancent des chiffres fantaisistes ou imaginaires pour donner une apparence sérieuse à leurs fantasmes (Laurent Wauquiez prétendant qu’un allocataire du RSA peut gagner plus à ne rien faire qu’un travailleur payé au Smic, Claude Guéant avançant que les deux tiers des échecs scolaires sont le fait d’enfants issus de l’immigration ou Marine Le Pen sur les logements sociaux réservés aux immigrés) est une chose. Que les statistiques soient une forme du mensonge en est une autre. Pour ma part, je reste persuadé que les statistiques, à condition de préciser ce qu’elles visent à chiffrer, demeurent un outil essentiel pour comprendre la société dans laquelle nous vivons. Si tous les idéologues qui font profession d’économiste regardaient un peu plus les statistiques – à propos des 35 heures, des retraites ou des impôts -, ils raconteraient, je n’en doute pas, un peu moins de bêtises.

Mis en ligne le 16 septembre 2011.