Les derniers mois, aux Etats-Unis et en Europe, ont été riches en cataclysmes économiques (faillites de banques, interventions tous azimuts des Banques centrales et des Etats pour tenter d’éponger les dettes) et en retournements historiques de grande ampleur : appel à la rescousse de l’Etat pour socialiser les pertes (AIG, Plan Paulson, nationalisations en série d’institutions financières...), nécessité devenue vitale de réguler le capitalisme financier, débâcle vécue en temps réel par l’opinion publique du « tout marché », retour en grâce de l’Etat interventionniste, naguère voué aux gémonies par l’idéologie néo-libérale. Sans oublier les conséquences sociales les plus immédiates de la crise financière : des centaines de milliers d’accédants à la propriété immobilière ruinés, des millions de petits épargnants brusquement appauvris, des millions de futurs retraités « par capitalisation » tenaillés par la peur du lendemain, une longue récession et un forte augmentation du chômage de masse qui se profilent à l’horizon ; de très sombres perspectives pour les classes moyennes et populaires.

Imaginons ce spectacle de débâcle économique et financière à travers les yeux d’un(e) élève d’un lycée français. Que peut-il comprendre au flot d’informations, souvent contradictoires, déversé par les médias ? De nombreuses questions se bousculent dans sa tête : comment en est-on arrivé là ? Qui est responsable ? Que signifient « subprime », « CDO », titrisation, effet de levier, liquidité, etc ? Où trouve-t-on ces centaines de milliards dont on parle chaque jour ? Et, plus prosaïquement, quelles conséquences concrètes de cette crise pour mes parents, ma famille, mon avenir ?

Des instructions encore d'actualité

S’il suit des cours de SES (Sciences économiques et sociales) au lycée, il a quelque chance de pouvoir interpréter les analyses et appréhender les enjeux. De plus, il peut interpeller son professeur pour obtenir des éléments de réponses à ces questions que chacun se pose de manière bien légitime, voire de proposer qu’ait lieu dans sa classe un « débat » raisonné sur les causes et les conséquences de la crise financière.

Cela démontre toute l’actualité des instructions officielles relatives à la création des Sciences économiques et sociales, en 1967: «l'originalité d'un tel enseignement est de conduire à la connaissance et à l'intelligence des économies et des sociétés d'aujourd'hui et d'intégrer cette acquisition à la formation générale des élèves, à leur culture. (...). Il s'agit d'assurer l'application correcte d'un esprit expérimental à l'étude des réalités en cause, de fournir les premiers éléments d'une perception de ces réalités, de développer des habitudes intellectuelles propres à leur analyse. L'entreprise ne va pas sans risques, elle n'offre pas le confort d'un enseignement clos sur lui-même.»

Qui est dérangé par les SES ? Il semble facile de répondre : la fraction la plus réactionnaire du patronat.

Quarante ans plus tard, le lecteur d’aujourd'hui, soucieux d’éducation, doit trouver ces instructions tout simplement évidentes. L’enseignement des SES offre des outils intellectuels qui permettent au futur citoyen de comprendre les grandes questions économiques et sociales de son temps. Quoi de plus légitime ? Or, immense paradoxe, malgré le succès de cet enseignement auprès des élèves, périodiquement attesté par des enquêtes (dont la consultation nationale de 1998), malgré la contribution de la filière économique et sociale (B puis ES) à la démocratisation du lycée (plus de 30% des bacs généraux), la réforme Darcos-Gaudemar en préparation menace de lui porter un coup mortel : réduction drastique des horaires, séparation de l’économie et de la sociologie, éclatement en modules parcellaires vidés de toute substance, élagage de toute la dimension réflexive et critique des programmes, etc.

Pourquoi ? Qui est dérangé par les SES ? Il semble facile de répondre : la fraction la plus réactionnaire du patronat. En effet, les SES sont la cible d’une offensive idéologique orchestrée et financée par certains lobbies patronaux qui attendent du système éducatif la production en série de salariés dociles et programmables. Ce n’est certes pas nouveau, ni scandaleux : la liberté d’expression vaut pour tous. Mais il est déjà plus regrettable que ces attaques, qui s’intensifient et se multiplient depuis plusieurs mois, soient encouragées par l’attitude « bienveillante » du ministère. La question ici posée est simple : acceptera-t-on que les programmes de sciences économiques et sociales des lycéens soient dictés par le patronat (ou par ses serviteurs, mais la question serait la même si la plume était tenue par des syndicats de salariés) ? Accepterait-on que les programmes de sciences de la vie et de la terre soient rédigés par l’Eglise catholique ? Tout ça au nom d’une laïcité « ouverte », bien sûr…

Attaquées au nom de la science

Mais il y a plus grave. Les SES sont aussi attaquées au nom de la « science ». Car elles sont suspectées de corrompre notre belle jeunesse par un discours idéologique et, pire que tout : relativiste ! En effet, de nos jours, dès que quelqu’un ose douter timidement d’un dogme sacré, c’est un dangereux relativiste. Attention, cela est contagieux : si, par exemple, vous doutez, respectueusement bien sûr, de l’efficience des marchés financiers, allez consulter, vous êtes malade. Et que propose-t-on à la place ? Une très curieuse conception de la « science », justement : il faudrait renoncer à étudier toutes les questions qui sont l’objet de débats (le chômage, les inégalités, le Smic, le modèle de développement, etc.), pour s’en tenir à l’apprentissage de réponses consensuelles, soit très exactement ce que l’on appelle la pensée unique. Il faut avoir un certain culot pour se référer ainsi à « la » science économique, unique et apostolique, sûre d’elle-même, dont la légitimité ne serait en aucune façon dévaluée par la crise économique, financière, écologique ! A tous ceux qui rêvent d’inculquer aux lycéens les « lois » de l’économie, ou ses « fondamentaux », indiscutables et incontestables, le désastre actuel devrait inspirer un peu plus d’humilité et de retenue.

Les SES s’honorent au contraire d’inciter les élèves à se poser des questions, à réfléchir, à débattre de façon raisonnée en partant de l’analyse des données statistiques, des enquêtes de terrain. Elles s’honorent de refuser de former des perroquets ou des singes savants, privilégiant au contraire la formation d’un esprit expérimental (apprendre à observer, à construire des données, à tester des hypothèses, etc.), l’apprentissage des méthodes (savoir décrypter les médias, confronter les sources, etc.), l’acquisition de bonnes habitudes intellectuelles, irréductibles à des connaissances datées, utiles tout au long de la vie professionnelle et citoyenne. Et c’est bien cela qui est visé avant tout : l’autonomie intellectuelle, la raison critique et autocritique. Car c’est toujours ce qui gêne les dominants, quels qu’ils soient, de droite ou de gauche.

Une réforme dangereuse

Au-delà du cas des SES, la réforme qui se prépare, indépendamment de ses effets prévisibles d’accentuation des inégalités sociales, annonce la destruction des conditions nécessaires à une formation intellectuelle rigoureuse. Mais la tentative d’éradication des SES, pour partie manifestement revancharde, est emblématique de cette attaque contre les enseignements indispensables à l’éducation de citoyens autonomes, et qui sont accusés (quel aveu !) de former des esprits critiques.

C’est pourquoi il faut cesser de reculer et se mobiliser aujourd’hui pour mettre un coup d’arrêt à l’effet en chaîne qu’entraînerait la liquidation des SES. De quelle société serons-nous responsables demain, devant nos enfants, pour avoir laissé faire aujourd’hui tout ce qui nous entraîne à contre-courant de nos idéaux et de nos espoirs ? En particulier, que restera-t-il de l’idéal démocratique si nous abandonnons tous les pouvoirs aux oligarchies ou aux technocraties qui nous dominent ? La démocratie exige des citoyens actifs, instruits et informés. Mais, résister aux multiples formes de l’aliénation, construire sa capacité de jugement, conquérir son autonomie, cela s’apprend ; et dans une démocratie, le plus grand nombre doit l’apprendre à l’école.

Stéphane Beaud, professeur de sociologie (ENS Ulm) ; Luc Boltanski, professeur de sociologie (EHESS) ; Pascal Combemale, professeur de sciences sociales (lycée Henri-IV) ; Michel Lallement, professeur de sociologie (CNAM) ; El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie (Université Paris-Dauphine) ; Pascal Petit, directeur de recherche CNRS (Cepremap) ; Dominique Plihon, professeur d’économie (Université Paris-XIII)

Article mis en ligne le 20 octobre 2008.