Un article initialement publié sur le site de l’Observatoire des inégalités.

La France compte huit millions de pauvres selon les données de l’Insee, soit 13 % de la population. Comment est-ce possible, dans l’un des pays les plus riches au monde ? A quoi correspondent ces chiffres ? Publiés au milieu de l’été (voir sur le site de l’Insee), ils n’ont pas entraîné de débat. Pourtant, une telle évolution l’aurait bien mérité.

Deux grands changements ont été opérés dans la mesure de la pauvreté. Tout d’abord, l’Insee a amélioré la mesure des revenus. Après des années de tergiversation, l’institut a intégré une part plus importante des revenus du patrimoine, jusqu’à présent mal pris en compte. En quoi cela a-t-il rapport avec les pauvres, puisque ce sont surtout les riches qui touchent ces revenus ? Cette prise en compte a accru le revenu médian - celui qui partage l’effectif des ménages en deux - autant gagnent moins, autant gagnent plus. En Europe, le seuil de pauvreté est défini de façon relative, en fonction de ce revenu médian. Sa hausse a entraîné une élévation du seuil et celui du nombre de pauvres. En 2005, le seuil de pauvreté équivalent à la moitié du revenu disponible médian - après impôts et cotisations sociales - était de 681 € pour un individu. C’est celui que l’on utilisait le plus souvent jusqu’en juillet dernier. L’intégration des revenus du patrimoine l’a porté à 709 €.

Une autre opération, d’ampleur bien plus importante, a eu lieu. Depuis quelques mois, l’Insee utilise la définition européenne de la pauvreté. Jusqu’à présent, le seuil de pauvreté était équivalent à la moitié du revenu médian. Mais dans les comparaisons européennes, le seuil le plus souvent pratiqué se situe à 60 % du revenu médian. De la cuisine de statisticiens ? Ce saut de 50 à 60 % change tout. Le passage au seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian a fait bondir le seuil à 880 € pour l’année 2006. Au bout du compte, le seuil a progressé de 200 € et englobe donc plus de personnes.

Et alors ? Pour certains, afficher un chiffre élevé de pauvres permet de frapper les consciences et d’appeler à la solidarité. La statistique joue un rôle dans le débat public et peut influencer les politiques mises en œuvres, dans un pays où la misère côtoie la grande richesse. Cette pratique est risquée. Pour le comprendre, il faut entrer dans la machine à calculer de la pauvreté, ce que personne ne fait jamais. Le seuil de pauvreté désormais utilisé est équivalent à 60 % du revenu médian. Celui-ci est de 1 466 € pour un célibataire. Le seuil est donc de 880 € pour une personne seule (60 % de 1 466 €). Selon les conventions de l’Insee, ce même seuil est de 1 320 € pour un couple et 1 848 € pour un couple avec deux enfants.

On comprend le problème. A ces niveaux de vie, on se situe au double du revenu minimum d’insertion : 448 € pour une personne seule, 672 € pour un couple. Les personnes qui font appel au Secours catholique perçoivent en moyenne 834 € par famille et 535 € pour un adulte seul (voir les données 2007)... On incorpore dans la pauvreté des situations sociales très diversifiées, qui vont de ce que l’on appelait il y a quelques années le « quart monde », aux milieux sociaux très modestes. A force d’élargir le concept de pauvreté, il change de sens.

Ce changement ne peut qu’attiser des discours qui relativisent l’importance du phénomène : « si le pauvre est celui qui a son HLM, sa télé, son portable et les aides sociales, alors est-ce vraiment inquiétant ? ». Un discours répandu notamment parmi les catégories modestes et les personnes âgées, qui ont connu des périodes où les revenus étaient beaucoup moins élevés : le seuil de pauvreté d’aujourd’hui équivaut – une fois l’inflation déduite – au revenu médian des années 1970. Les pauvres de 2008 qui se situent juste au-dessous du seuil disposent donc quasiment du niveau de vie des classes moyennes de cette époque. Ces discours alimentent eux-mêmes un changement de perspective : si les pauvres en sont là, c’est qu’ils n’ont pas fait ce qu’il fallait et que la société, à force d’aides, ne les « incite » pas assez à reprendre du travail…

La conception extensive de la pauvreté est lourde d’effets pervers et elle risque de se retourner contre tous ceux qui luttent sur le terrain pour améliorer la situation des plus démunis et qui sont choqués par la situation actuelle. Dans le domaine de la pauvreté, un débat aurait mérité d’être mené. Notamment autour des mesures de pauvreté en conditions de vie, menées par l’Insee et étudiées par l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (lire en ligne).

Concrètement, être pauvre aujourd’hui, c’est manquer de quoi ? En France, 7 % des ménages ne peuvent maintenir leur logement à bonne température, 10 % recevoir des amis, 11 % ont un logement bruyant… Et comment tenir compte des coûts de logement ? Avec 880 €, on ne vit pas de la même façon à Paris qu’à Aurillac. Enfin, on pourrait s’interroger sur la pauvreté scolaire. Le système éducatif français reproduit largement les inégalités scolaires selon les milieux sociaux. Contrairement au discours ambiant, le nombre de ceux qui sortent sans qualification se réduit nettement (voir la note du ministère de l’éducation), mais les exigences de nos sociétés s’accroissent. La défense d’un système académique dès les petites classes et élitiste est largement partagée à droite et à gauche de l’échiquier politique, aux dépens des couches sociales les moins scolairement favorisées.

Du point de vue des revenus stricto-sensu, il faudrait distinguer la population pauvre des catégories les plus modestes ou à « bas revenus », comme les qualifie la Caisse nationale d’allocations familiales (1). Derrière ce débat sur le seuil de pauvreté, se profile en fait une façon de comprendre la réalité sociale. Il en est de même avec les inégalités, les travailleurs pauvres ou la fracture sociale en général, que certains voient « exploser » en France. Exagérer un phénomène social n’est pas la meilleure solution pour conduire à le résoudre, tant on génère alors d’incompréhension. Pire, cela peut entraîner l’effet inverse.

Distinguer les formes de pauvreté n’est pas une façon de minimiser le phénomène en se concentrant sur une petite frange d’exclus, qui vivraient en marge de notre société, mais de mieux décrire la réalité sociale. Le reflet inverse de cette situation est une conception restrictive de la richesse aux 1 % les plus aisés (lire "Qui est riche en France") qui a permis ces dernières années d’intégrer les couches favorisées aux "classes moyennes" (dites "supérieures") pour les faire bénéficier des allègements d’impôts. Le ralentissement économique actuel grossit les rangs des chômeurs, et, à terme, le nombre de personnes démunies, ce qui va amplifier encore les difficultés pour ces populations pour qui il y a urgence à agir.

Louis Maurin


(1) Voir « 3,4 millions d’allocataires à bas revenus dans les Caisses d’allocations familiales », l’e-essentiel n°76, septembre 2008, Cnaf.

Mis en ligne le 5 mars 2008.