Après le tollé suscité par le projet de programme d'initiation économique et sociale en classe de seconde, le projet de programme de première publié la semaine dernière suscite également les protestations de l'association des professeurs de cette discipline, l'Apses, qui considère qu'il en dénature le contenu et les objectifs. Qu'en est-il ?

Les Sciences économiques et sociales sont une discipline qui dérange. Leur défaut est de traiter de sujets politiquement sensibles : parler de socialisation conduit à s'interroger sur la délinquance et les moyens de lutter contre, parler de libre-échange conduit à parler des délocalisations, etc. Parler d'entreprise, c'est décrire comment on produit et met sur le marché des biens et des services, mais c'est aussi analyser l'organisation du travail, la structure des revenus. C'est parler de coopération, mais aussi de conflits. Pour certains milieux patronaux, qui rêvent d'une école qui parlerait du monde non pas tel qu'il est mais tel qu'ils voudraient qu'il soit, c'est sans doute insupportable.

Cela dit, il faut bien se garder de penser que les nouveaux programmes aient été dictés par le patronat. Si le ministre et son entourage sont évidemment sensibles aux pressions et critiques émanant des milieux patronaux, la Commission qui a élaboré les nouveaux programmes s'inscrit plutôt dans une logique de reprise en main de la discipline par les universitaires, au nom de la nécessité d'« ancrer scientifiquement » l'enseignement de SES et d'établir une plus forte continuité des cursus entre ce qui est enseigné au lycée et les premiers cycles universitaires.

Evidemment, on ne peut qu'être d'accord avec cet objectif ! En revanche, on peut contester l'idée, déjà formulée dans le rapport sur les manuels et programmes de SES élaboré voici deux ans sous la direction du professeur Roger Guesnerie, qu'il faudrait aller du simple vers le complexe dans toute démarche pédagogique. Car cela revient à considérer qu'avant d'aborder les grands problèmes du monde actuel, il faudrait imposer aux lycéens un long purgatoire par l'étude des « lois élémentaires » de l'économie ou des concepts fondateurs de la sociologie. Un peu comme s'il fallait être un spécialiste de l'historiographie, savoir chercher dans les archives, avant d'entendre parler de la Révolution française ou de la Seconde guerre mondiale…

Ce recentrage proposé sur un enseignement plus théorique, plus conceptuel, risque d'enfermer les élèves dans le monde enchanté de la théorie. Or, justement, ce qui a fait le succès des SES parmi les élèves, c'est que cette discipline leur parle de l'économie et de la société en partant des problèmes auxquels ils sont confrontés ou dont ils entendent parler chaque jour. Ceci n'empêche pas, au contraire, de leur expliquer quels outils conceptuels il faut mobiliser pour éclairer telle ou telle situation, de les aider à distinguer ce qui est robuste et ce qui l'est moins dans les savoirs économiques et sociologiques relatifs aux questions abordées en cours. On peut parler de la réalité sans sombrer dans le journalisme, la subjectivité ou, à l'inverse, dans le relativisme.

Plus fondamentalement, les universitaires qui ont conçu ce nouveau programme semblent avoir oublié que l'enseignement initial n'est qu'accessoirement une propédeutique à l'enseignement supérieur. Il est surtout l'occasion d'aborder des questions que la majorité des élèves n'auront pas nécessairement l'opportunité de réétudier plus tard, soit parce qu'ils entreront tout de suite dans la vie active, soit parce qu'ils suivront des voies dans l'enseignement supérieur qui ne leur donneront pas l'occasion de revenir dessus. L'enjeu des SES n'est pas de former uniquement des futurs sociologues ou des économistes professionnels ; il est d'abord d'apporter aux élèves la culture générale sur l'économie et de la société nécessaire non seulement pour s'insérer avec succès dans la vie active, mais aussi pour accéder à l'autonomie intellectuelle permettant d'exercer pleinement leurs droits de citoyen.

Par conséquent, l'enseignement de SES ne peut se réduire à une explicitation de lois et concepts économiques et sociologiques, même assortie d'exemples. Il doit donner toute sa place à une approche descriptive et institutionnelle de l'économie et de la société. Il faut donner aux élèves le vocabulaire, mais aussi les connaissances statistiques leur permettant de lire le journal et de comprendre les enjeux de ce qui se dit au "20 heures".

En dépit des intentions affichées, le risque est donc réel de transformer l'enseignement de SES en un enseignement abstrait, rébarbatif, et de surcroît surchargé. Et de faire ainsi fuir une partie des lycéens, ce qui réduirait encore le pourcentage de chaque génération qui accède à un enseignement économique et social. Un paradoxe à l'heure où chacun s'accorde pour considérer qu'il faut développer la culture des Français dans ce domaine.

Billet mis en ligne le 11 juin 2010.