EXTRAITS DE L’INTRODUCTION

Pour préserver la nature, il faut des règles, des normes, des lois, de l’éducation, de la démocratie vivante, des travaux scientifiques. Il faut une information fiable, des métiers, une vitalité associative et des mobilisations, des réformes des institutions politiques, des lanceurs d’alerte, de nouveaux indicateurs de richesse, et bien d’autres choses qui comptent beaucoup plus à nos yeux que les comptes et concepts économiques et les outils correspondants.

Mais ces derniers ont actuellement le vent en poupe et il importe d’y réfléchir, en admettant un fait massif : nos rapports avec la nature ont aussi une composante économique. Car il y a longtemps que « la nature », pour certaines de ses composantes, est d’une certaine façon devenue une marchandise (pas comme les autres, une « quasi marchandise »). Ainsi, il existe des prix de marché des terres, des hectares de forêts vendues ou louées, des concessions d’exploitation de diverses ressources du sous-sol, des rentes foncières ou minières, etc.

Dès lors que les activités humaines vont continuer à « exploiter » la nature, comment l’exploiter en la préservant, et en quel sens ? La réponse, inspirée des travaux de Dominique Méda, est qu’il faut non pas « l’exploiter », mais en user en fonction de besoins humains essentiels mis en délibération, en tenant compte de sa finitude, de ses contraintes de régénération (pour les ressources renouvelables) et de la bonne santé de ses écosystèmes. En prendre soin en somme, un terme que nous préférons à celui de « préserver », qui peut laisser entendre qu’on met la nature sous cloche… Nous considérer comme des « usufruitiers » et pour cela « dresser un inventaire des éléments nécessaires à l’inscription de nos sociétés dans la durée ». Rien à voir avec le calcul d’un capital naturel monétaire.

« LA NATURE N’A PAS DE PRIX », MAIS LA PROTEGER A UN COUT… TOUT COMME LE FAIT DE L’EPUISER

Alors que faire ? Comment parvenir à concilier activités humaines, économiques, et respect de la nature ? Depuis les années 2000, de nombreux acteurs nationaux ou internationaux (chercheurs, institutions internationales, institutions publiques, mais aussi parfois des ONG) expliquent que les méthodes d’évaluation monétaire, parfois associées aux instruments dits de marché, devraient nous conduire « à de meilleures décisions environnementales, plus favorables à la protection de l’environnement et à l’utilisation rationnelle des ressources naturelles ». Devons-nous alors nous montrer pragmatiques et accepter l’idée de la monétarisation de la nature afin d’infléchir certains comportements néfastes à l’environnement, ou à l’inverse rejeter en bloc cette idée pour des raisons éthiques ?

Cette question divise les défenseurs de l’environnement. Si certains estiment que « la nature n’a pas de prix » en ayant tendance à négliger ou à condamner les tentatives de monétarisation, d’autres nous disent que la protéger (ou ne pas la protéger) a un coût économique et qu’il importe de le mettre en évidence lorsque c’est possible. Ces deux affirmations sont justes. Loin de s’opposer, elles se complètent. Et elles ont en partie motivé l’écriture de cet ouvrage, qu’il faut considérer comme une tentative de « vulgarisation ».

À travers ce livre, nous avons en effet cherché à rendre aussi accessibles que possible les enjeux et les termes d’un débat souvent « jargonnant » entre experts, parce qu’il nous semble important que les citoyen-ne-s et les non-spécialistes s’en saisissent. La préservation de l’environnement, la lutte contre le dérèglement climatique et les meilleurs moyens d’y parvenir ne réussiront que s’ils font l’objet de délibérations démocratiques. Nous espérons aussi participer à la « décrispation » de controverses souvent passionnées entre certains écologistes, mais aussi à aiguiller le lecteur quant à l’utilisation éventuelle de l’évaluation monétaire dans les cas où cette dernière s’avère légitime et suffisamment fiable. Comment, en d’autres termes, pratiquer le « tri sélectif » entre des situations où la monétarisation semble à la fois écologiquement efficace et scientifiquement défendable, et d’autres où elle est soit douteuse soit contraire aux objectifs de « soutenabilité forte » qui sont les nôtres ? Comment, en cas de recours à cette technique, ne pas en faire la stratégie unique mais un élément d’un dispositif pluriel ? Pour ce faire, nous avons privilégié le plus souvent possible des exemples concrets et des études de cas illustrant des démarches plus générales.

LES QUATRE PARTIES

Dans un premier temps, nous tenterons de comprendre comment l’idée de monétarisation des enjeux écologiques est venue aux économistes standard ou à d’autres acteurs de l’économie ou de l’écologie politique, et dans quel contexte politique, institutionnel, idéologique ou théorique elle s’est imposée. Nous commencerons dans ce même chapitre à évoquer des résistances et critiques, souvent légitimes, le plus souvent portées par la société civile. Cette première étape nous conduira à clarifier certains termes du débat : par exemple, ne pas confondre marchandisation, financiarisation et monétarisation, tout en identifiant les relations éventuelles entre ces notions ou pratiques.

Dans la partie 2, nous expliquerons comment ces approches diverses de la monétarisation fonctionnent concrètement. Il s’agira alors de recenser les outils, inventés principalement par des économistes standard, d’abord pour définir certaines valeurs monétaires de la nature ou de ses « services », ensuite pour les évaluer quantitativement en termes monétaires moyennant des méthodes dont la réalisation peut être très technique mais dont les principes sont assez simples : quels types de « prix » ou de coûts peut-on mesurer directement ou indirectement ? Dans la deuxième partie du chapitre, nous passerons à la pratique, à la mise en œuvre de ces concepts et méthodes, en particulier ces quatre grandes pratiques que sont la rémunération ou paiement pour services environnementaux (PSE), les modalités dites de compensation (avec ou sans monétarisation), les marchés de droits ou de « permis », et l’aide à la décision publique ou privée appuyée sur des évaluations monétaires.

La partie 3 sera consacré à huit études de cas plus approfondies sur la question de l’efficacité politique et de la fiabilité scientifique des évaluations monétaires, parmi lesquels la zone humide des Catskills, les marchés de permis d’émission, le Rapport Stern, la taxe carbone suédoise, les indicateurs de richesse monétarisés et la méthode de comptabilité CARE. Certains de ces cas sont souvent cités comme étant des illustrations du bien-fondé de ces approches. Or nous verrons que ce n’est pas évident et que l’efficacité politique de la « mise à prix » de la nature peut fort bien s’accompagner d’une fiabilité contestable. Dans d’autres cas examinés, l’efficacité et la fiabilité sont l’une et l’autre plus fortes, sous certaines réserves toutefois.

Enfin, dans la partie 4 nous proposons, en nous appuyant sur les trois premières parties, de monter un peu en généralité sur la question clé de ce livre : l’intérêt et les limites des outils monétaires pour prendre soin de l’environnement. Nous distinguerons trois types de cas : d’abord, des mesures et des politiques dépourvues de toute monétarisation (règles contraignantes, normes et lois, éducation etc.), mais ayant néanmoins des incidences sur les prix ; ensuite, des dispositifs de monétarisation sans mise en place de marchés (taxes, réparations monétaires, bonus/malus, etc.) ; puis les divers marchés de « droits » ou de « permis » qui peuvent parfois déboucher sur la financiarisation de la nature. Ce dernier chapitre revient donc, pour les préciser et tenter d’y répondre, sur les questions esquissées dès le premier chapitre : quand recourir à la monétarisation, quand ne pas le faire, à quelles conditions et pourquoi ?

Pour plus de renseignements, rendez-vous sur le site des Petits Matins.