La décision


Alors que quelques mois auparavant, au moment de la remise du rapport Hautcoeur sur l’enseignement supérieur d’économie, le principe d’une nouvelle section apparaissait comme une utopie, le 11 décembre, l’Association française d’économie politique (AFEP) était reçue au ministère où on leur annonçait que la décision avait été prise, conformément aux souhaits du ministre précédent, Benoît Hamon.
Mais de quoi s’agit-il ? Le CNU, dans chacune des ses sections disciplinaire ou pluridisciplinaire –il en compte actuellement environ 80 - décide de la « qualification » aux postes de maître de conférence et de professeur des universités, qualification qui permet ensuite de postuler aux postes offerts dans les universités. L’AFEP avait montré que l’hégémonie de l’économie mainstream conduisait à la disparition des courants hétérodoxes, en particulier parmi les professeurs. Le rapport annuel de l’Idies aboutissait à la même conclusion : la création d’une nouvelle section, à côté de l’actuelle section d’économie (la 05) apparaissait comme une condition nécessaire – mais pas suffisante – d’un meilleur pluralisme dans les recrutements et dans les enseignements. En effet, l’absence de pluralisme dans le recrutement des enseignants-chercheurs a pour résultat l’absence de pluralisme des enseignements d’économie qu’a révélé l’enquête des étudiants de PEPS-économie.
Cette nouvelle section devait s’appeler "Institutions, économie, territoire et société".

La panique


Censée rester secrète jusqu’en janvier, cette décision ne l’est pas restée bien longtemps. Les représentants de l’orthodoxie se sont alarmés, sur les blogs ou dans la presse. Le président de la section 05 Alain Ayong Le Kama, s’est élevé dans une lettre aux ministres de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur contre cette décision, d’une part parce qu’elle a été prise sans consultation des instances représentatives et, d’autre part, parce qu’elle lui semble porter le risque d’un cloisonnement encore plus grand de la discipline. Il conclut sa lettre par une menace de démission collective des membres de sa section.
Le paradoxe c’est que, contrairement à certains de ses collègues pour qui il n’y a aujourd’hui aucun problème de pluralisme, car le mainstream est très divers et que les distinctions entre orthodoxie et hétérodoxie n’ont pas/plus de sens en économie, Alain Ayong Le Kama fait état du « très grand déficit de pluralisme dans les méthodes, les approches, les enseignements et les profils constituant le corps ». Constat sévère. L’absence de pluralisme est reconnue, déplorée, mais l’un des moyens d’y remédier, la création d’un espace ouvert à des manières de faire de l’économie alternatives au courant néoclassique dominant, est refusé.
Signalons un autre paradoxe. Les tenants du statu quo témoignent souvent d’un beau mépris pour les partisans de cette nouvelle section (voir l’article du Figaro évoqué ci-dessus), qualifiés de « ratés » ou de « frustrés », quand ils ne dénoncent pas dans la création de cette nouvelle section un complot gauchiste. On comprend mal pourquoi le courant majoritaire de la profession hésite à se « séparer » d’aussi mauvais chercheurs, incapables de publier dans les « bonnes revues ».

Le retournement


La nouvelle année a donc été fatale à la nouvelle section et, un mois après l’annonce officieuse de sa création, un membre du cabinet conseiller en charge des formations du supérieur, Jean-Michel Jolion, est venu déclarer devant l’assemblée générale de l’AFEP que, finalement, il n’y avait pas de consensus ( ! ) et que cette création n’était plus à l’ordre du jour.

Le ministère a donc cédé, finalement, aux pressions des tenants de l’économie néoclassique, parés des habits de défenseurs de l’unité de la science économique. Il se dit à ce propos que les interventions de Jean Tirole, récent « prix Nobel » et de Philippe Aghion, professeur au Collège de France après l’avoir été à Harvard et conseiller économique de François Hollande, auraient été décisives et que la décision serait donc venue « d’en haut ».

Ces tenants de la concurrence, certes régulée, refusent semble-t-il qu’elle s’applique à leur monopole sur les carrières des enseignants-chercheurs en économie. Bref, la concurrence, c’est bien… dans les modèles. Pourtant, comme il existe bien deux sections distinctes du CNU, une pour l’économie, l’autre pour la gestion (section 06), comme il existe une section d’énergétique, génie des procédés (section 62) et une de génie électrique, électronique (section 63), pourquoi pas une section « d’économie politique élargie » ? Les découpages au sein du CNU obéissent tout autant à des considérations politiques qu’épistémologiques.

La suite


Après cette occasion perdue, peut-on dire que rien n’a bougé ?

Non car, d’une part, l’idée d’un manque de pluralisme dans l’enseignement supérieur d’économie a fait son chemin, reconnue de façon si ce n’est unanime, du moins assez générale.
D’autre part, des avancées ont eu lieu. Le système de l’agrégation du supérieur propre à quelques sections du CNU est, si ce n’est aboli, du moins modifié de manière à devenir une voie minoritaire d’accès au grade de professeur des universités. Le ministère, par la voix du conseiller Jolion, s’est engagé en faveur du pluralisme dans les sections du CNU, via le tiers des membres nommés et à inciter les établissements à favoriser aussi le pluralisme dans les recrutements. Engagements peu précis néanmoins. Par ailleurs, à défaut des économistes « officiels », les soutiens de poids en faveur d’une nouvelle section ne manquent pas : Luc Boltanski, Edgar Morin, Pierre Rosanvallon… et aussi les étudiants de PEPS-économie et les enseignants de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales.
Aussi, les membres de l’AFEP réuni le 13 janvier étaient dépités mais pas découragés. Ils peaufinent leur charte pour les recrutements et la gestion des carrières, entendent soutenir les projets de filières "sciences sociales" dans le supérieur, envisagent la création d'un "Observatoire du pluralisme" qui dresse un état des lieux et fait remonter des cas problématiques, etc

Le besoin d’un renouvellement en profondeur des enseignements supérieurs d’économie est plus que jamais d’actualité. Et la création d’une nouvelle section où les objets économiques sont saisis dans leur dimension sociale est une chance de renouveau des débats et de renouveau des maquettes proposées aux étudiants. D’un côté le modèle actuel, de l’autre des maquettes plus ouvertes à la diversité des disciplines, des paradigmes, des méthodes, comme celles proposée par PEPS-économie ou par l’Afep … et que le meilleur gagne !

Gérard Grosse

Billet publié le 15 janvier 2015 .