Avec une notion de « pauvreté ancrée dans le temps », Martin Hirsch pourrait réduire le nombre de pauvres de 1,7 million entre 2006 et 2012 sans rien faire, sauf un changement de définition statistique.

En France et dans la plupart des pays développés, on évalue prioritairement le nombre de pauvres sur la base d’un seuil de pauvreté monétaire défini en termes relatifs, comme proportion (le plus souvent 60 %) du revenu médian de l’ensemble des ménages. C’est sur cette base que l’on estime qu’en 2005 (dernière année connue), il y avait 7,1 millions de pauvres « au seuil de 60 % » en France, chiffre que citait Martin Hirsch lorsqu’il s’engageait à le réduire de 2 millions. C’est aussi de cette façon que l’on évalue le seuil de pauvreté à 817 euros pour une personne seule en 2005.

Les arguments en faveur de la définition relative de la pauvreté monétaire sont connus : être économiquement pauvre, dans une société donnée, c’est ne pas avoir accès à certains standards de niveau de vie. Or ces standards changent avec le temps. Ce ne sont plus les mêmes aujourd’hui qu’en 1900, ou même en 1960 ou 1980.

Or, depuis des mois, Martin Hirsch s’active pour que l’on change ce thermomètre au bénéfice d’une notion de « pauvreté ancrée dans le temps ». L’idée est la suivante : on conserverait (dans l’exemple d’une personne seule) le niveau de 817 euros « à prix constants » pour les années à venir, ce qui veut dire que le pouvoir d’achat du nouveau seuil de pauvreté en 2012 serait identique à celui de 2005. Comme, au fil des ans, le revenu médian va progresser à prix constants (il a augmenté de 11,5 % entre 1998 et 2005), ce seuil de pauvreté immuable sera de plus en plus faible par rapport à la médiane : l’écart se creusera entre les pauvres ainsi comptabilisés et les autres.

Avec cette méthode, Martin Hirsch pourrait réduire le nombre de pauvres de 1,7 million entre 2006 et 2012 sans rien faire, sauf un changement de définition statistique. Voici comment. Supposons qu’un homologue de Martin Hirsch ait décidé avant lui de mettre en œuvre un indicateur de pauvreté « ancré en 2000 » et posons-nous la question : combien cela ferait-il disparaître mécaniquement de pauvres des statistiques en 2005 (par rapport à l’indicateur de pauvreté relative) ?

Il y avait en 2000 autant de pauvres « au seuil de 60 % » qu’en 2005, soit 7,1 millions de personnes en France métropolitaine. Mais, avec la méthode Hirsch appliquée à un indicateur « ancré en 2000 », le taux de pauvreté baisserait fortement : de 12,5 % à 9,7 %. Le nombre de pauvres passerait de 7,1 millions à 5,7 millions, soit 1,4 million de pauvres en moins en cinq ans, 280 000 par an en moyenne. En six ans, cela ferait environ 1,7 million en moins, en sept ans deux millions… pour peu que la croissance reste semblable à celle des années 2000-2005 (au demeurant faible : 1,7 % par an en moyenne).

En choisissant d’évaluer le succès de sa politique avec un tel indicateur sur une période de cinq ans (2006-2011), ou peut-être de six ans (2006-2012), ce qui n’est pas encore affiché clairement, Martin Hirsch s’assure déjà que son objectif de deux millions sera atteint aux trois-quarts, voire aux quatre cinquièmes, sans rien faire. Peu de responsables politiques ont cette chance !

Encore faut-il ajouter que, pour déduire l’inflation, l’indicateur Hirsch utilise l’indice général des prix. Or on sait qu’au cours des années récentes, les prix ont augmenté nettement plus que cet indice pour les dépenses contraintes (logement, énergie, etc) et pour l’alimentation et l’essence, qui pèsent lourdement dans les budgets modestes. Cet indicateur sous-estime donc l’inflation spécifique qui affecte les plus pauvres, et donc le nombre de pauvres. Ce n’est même pas un véritable indicateur ancré dans le temps (qui supposerait de suivre les prix des dépenses des ménages concernés), c’est pire.

Lorsque Martin Hirsch présentera son bilan, on peut parier qu’il fera tout pour mettre en avant son « indicateur central », celui qui réduit la pauvreté sans rien faire dès lors que le revenu médian progresse. Cette manipulation serait un mauvais coup pour la démocratie statistique, et pour la démocratie tout court.

Jean Gadrey

Article publié le 29 mai 2008 avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'éditeur.