En apparence, c'est à n'y rien comprendre. Fin février, l'air un peu gêné, la ministre de l'Economie (qui est aussi ministre de l'Emploi) reconnaissait que le chômage avait remonté un peu (14 000 demandeurs d'emploi de plus fin janvier que fin décembre). Moins d'une semaine après, elle annonce, triomphante, que jamais depuis 1983 le taux de chômage n'a été aussi bas en France : 7,5 % pour la France métropolitaine, 7,8 % avec les DOM. Comment s'y retrouver ?

L'explication est simple : chaque mois, l'ANPE publie le chiffre des demandeurs d'emploi en fin de mois (DEFM) enregistrés le mois précédent. Cette statistique administrative a le mérite d'être mensuelle, mais le défaut de refléter le mode de gestion de l'ANPE. Par exemple, si celle-ci convoque plus fréquemment les demandeurs d'emploi ou réduit le délai maximum pour renvoyer l'état de situation mensuelle, ceux qui n'auront pu se rendre à la convocation ou renvoyer leur fiche dans les délais prévus sont radiés, quitte à être réinscrits le mois suivant, ce qui influe sur le nombre de DEFM. Ce chiffre est donc un indicateur à prendre avec des pincettes, aussi bien quand il diminue (comme cela a été le cas durant toute l'année 1997) que lorsqu'il augmente (fin janvier 1998).

Le chiffre des demandeurs d'emploi en fin de mois, publié par l'ANPE, est un indicateur à prendre avec des pincettes, aussi bien quand il diminue que lorsqu'il augmente.

En revanche, le chiffre du chômage, lui, est élaboré par l'Insee sur la base d'une « enquête emploi » qui consiste à interroger chaque trimestre 75 000 personnes dans 45 000 ménages, chaque ménage étant interrogé quatre trimestres de suite. L'enquête s'effectue dans deux cas sur trois par téléphone et les non-répondants sont interrogés par voie postale. Est considérée comme étant en chômage toute personne sans emploi, qui en recherche un et qui est disponible dans les quinze jours pour l'occuper si elle en trouve un. C'est la définition du Bureau international du travail (BIT). Tous les pays de l'Union européenne retiennent les mêmes critères, interprétés de la même façon (par exemple : quels actes faut-il effectuer pour être considéré comme « recherchant un emploi »), si bien que cela permet des comparaisons internationales fiables.

Mais là aussi, l'enquête n'est pas sans défaut : en particulier, toute personne ayant travaillé au cours de la semaine précédant l'enquête, ne fût-ce qu'une heure, est considérée comme « en emploi », alors que beaucoup de demandeurs d'emploi (un tiers) effectuent des « activités réduites » en attendant de trouver mieux. D'autres ont cessé de chercher, parce qu'elles sont en formation, malades, indisponibles ou tout simplement découragées, mais sont néanmoins privées d'emploi.

C'est pourquoi, désormais, l'enquête emploi s'efforce également de mesurer le nombre de personnes en situation de sous-emploi, c'est-à-dire qui souhaiteraient travailler, même si elles ne cherchent pas actuellement un emploi. Au total, cette enquête est, de loin, une source bien plus fiable que les données administratives de l'ANPE. Le problème est que, étant trimestrielle, ses résultats ne sont diffusés qu'à ce rythme et un peu plus de deux mois après la fin du trimestre concerné (les derniers résultats détaillés publiés par l'Insee concernent donc l'année 2007). Entre deux publications de l'enquête, ce sont donc les données de l'ANPE qui servent de (mauvais) indicateurs, amenant certains commentateurs (ministres quand les résultats révèlent une baisse, opposition quand ils révèlent une hausse) à gloser sur des chiffres douteux.

Que dire des derniers résultats de l'enquête emploi (4e trimestre 2007) ? Trois choses essentiellement :

1. La baisse du chômage (au sens du BIT) est réelle et forte.

Pour la France métropolitaine, avec 7,5 % de la population ayant ou recherchant un emploi (ce que l'on appelle la population active), il faut remonter au 4e trim. 1983 pour trouver un chiffre plus bas (7,3 %). Même au 4e trim. 2001, le taux de chômage alors mesuré était de 7,7 % (contre 10,9 % au deuxième trimestre 1997, la décrue ayant été très forte durant ces quatre années). Toutefois, en nombre de chômeurs, le chiffre actuel (2 084 000) demeure légèrement supérieur à celui mesuré six ans auparavant (2 048 000) et nettement supérieur à celui du 4e trim. 1983 (1 772 000). Le chômage continue donc d'être un fléau pour un nombre important de personnes. En un an (4e trim. 2007 comparé au 4e trim. 2006), le taux de chômage a diminué de 0,9 point (la baisse avait atteint 1,4 point entre le 4e trim. 1999 et le 4e trim. 2000) et le nombre de chômeurs de 240 000 personnes (353 000 entre fin 1999 et fin 2000).

Enfin, depuis un an, le nombre de personnes souhaitant travailler (qu'elles effectuent ou non des actes de recherche d'emploi) a diminué de 300 000 personnes, soit plus fortement encore que le nombre de chômeurs. On ne peut donc accuser les chiffres du chômage de surestimer l'amélioration de la situation de l'emploi. La baisse du chômage est réelle et forte, même si de précédentes baisses ont été encore plus fortes.

Pour la France entière, on ne peut effectuer de comparaisons aussi détaillées, ni aussi éloignées dans le temps, puisque les chiffres de l'enquête ne commencent qu'en 1996 (et reposent sur des estimations, pas sur une enquête qui n'est devenue effective que très récemment dans les DOM). Mais, depuis cette date, l'évolution est similaire : 7,8 % de taux de chômage au 4e trim. 2007, contre 8,1 % au 4e trim. 2001, et un peu plus de chômeurs.

2. La situation des jeunes demeure préoccupante en France métropolitaine.

Avec 18,1 % de taux de chômage, la situation des jeunes de 15 à 24 ans s'est améliorée (- 3,5 points en un an, soit - 76 000 personnes). Mais le taux de chômage demeure très élevé, nettement plus qu'au cours de certaines des périodes précédentes (fin 2000, il était de 15,4 % et concernait 402 000 personnes dans cette tranche d'âge, contre 479 000 dans les derniers chiffres publiés). Il ne faut cependant pas se tromper de diagnostic. Les jeunes en formation sont considérés comme n'étant pas sur le marché du travail (sauf s'ils travaillent à côté ou dans le cadre de leurs études), tout comme ceux qui, bien que sortis de l'école, ne cherchent pas d'emploi. Alors que cette tranche d'âge compte environ 7,5 millions de personnes, seules 2,8 millions d'entre elles font partie de la population active (en emploi ou au chômage); il s'agit pour un tiers (800 000) de jeunes sortis précocement de l'école, sans avoir atteint le niveau (et encore moins avoir décroché un diplôme) du second cycle de l'enseignement secondaire ou d'année terminale d'une formation professionnelle. Or ces jeunes sont massivement au chômage, avec des taux de l'ordre de 30 %.

Les chiffres cités plus haut ne signifient donc pas que les jeunes en général sont aujourd'hui plus en difficulté sur le marché du travail qu'ils ne l'étaient en 2000, mais que le chômage des jeunes à faible niveau de formation s'est durci, car le nombre de ces jeunes a plutôt eu tendance à diminuer, tandis que le taux de chômage de la tranche d'âge a progressé. Il y a là deux leçons importantes : la première est que l'arme anti-chômage qu'est le diplôme continue d'être efficace, et même de plus en plus (ce qui ne signifie pas que les emplois trouvés soient satisfaisants) ; la deuxième est que, dans un monde où la plupart des jeunes sont désormais diplômés, ceux qui ne le sont pas sont de plus en plus fréquemment écartés lors des recrutements.

3. Cette baisse du chômage s'appuie sur des emplois plutôt de mauvaise qualité.

Au cours des quatre derniers trimestres, le nombre de personnes en emploi mais souhaitant travailler davantage parce qu'elles sont à temps partiel ou ont involontairement travaillé moins que d'habitude a progressé de 90 000. Ce qui signifie que près d'un tiers des créations d'emplois recensées en 2007 (les dernières évaluations font état de 300 000 emplois supplémentaires) concernait des emplois à durée de travail faible ou insuffisante. Une situation inquiétante, puisqu'on sait que ces emplois sont très souvent paupérisants. Il est clair que l'essor des services à la personne (qui sont, avec le bâtiment, les deux principaux ressorts de l'amélioration actuelle de l'emploi) a joué un rôle dans cette augmentation des emplois de mauvaise qualité. Comme tout travail (de très courte durée ou non) implique, pour l'enquête emploi, que la personne concernée n'est pas en chômage, tous ces emplois, même de très mauvaise qualité, ont néanmoins fait reculer le chômage.

Qu'attendre dans les années à venir ?

Les données ou les évaluations dont on dispose sont cohérentes en 2007 : un accroissement de population active de l'ordre de 100 000 personnes, une baisse du chômage de l'ordre de 200 000 personnes, grâce à des créations d'emplois de l'ordre de 300 000. Ce nombre élevé d'emplois est dû, on l'a dit, à une forte progression des emplois à temps partiel, mais aussi au fait que les emplois créés l'ont été uniquement dans les activités de services, où les gains de productivité sont faibles, voire nuls. Depuis cinq ans, il suffit que la croissance économique dépasse 1 % pour qu'il y ait, globalement, une création nette d'emplois. Ainsi, la conjonction de ces deux phénomènes (emplois à temps partiel et faibles gains de productivité) explique le nombre élevé d'emplois créés malgré la faiblesse de la croissance économique (+ 1,9 % en 2007). La diminution du chômage, de l'ordre de 200 000 personnes, est donc cohérente. Il est cependant peu probable que cette évolution se maintienne dans l'année ou les deux années à venir.

En effet, le ralentissement actuel de la croissance économique et de sa composante bâtiment devrait se traduire par de moindres créations d'emplois, si bien que, malgré un ralentissement probable de la progression de la population active (de l'ordre d'un peu moins de 100 000 personnes en 2008), le chômage devrait rester peu au-dessous du niveau actuel, ce qui correspond à un taux de chômage dans une fourchette de l'ordre de 7,3 % à 7,5 % (et de l'ordre de 2 millions de personnes) en moyenne annuelle.

Sur le long terme (cinq ans), il ne fait guère de doute que le mouvement de baisse du chômage amorcé se poursuivra. La croissance de la population active devrait continuer à se ralentir (selon les prévisions de l'Insee, elle ne serait plus que de 50 000 personnes par an à partir de 2010), si bien que le nombre d'emplois supplémentaires pour faire diminuer le chômage ne va cesser de se réduire. Et comme les gains de productivité demeureront faibles, le taux de chômage devrait poursuivre sa diminution, à faible allure (0,2 à 0,3 point par an) si la croissance demeure aux alentours de 1,5 % par an, à rythme plus rapide (0,5 à 0,7 point par an) si elle revient aux alentours de 2 %. Dans ces conditions, au terme de l'actuel quinquennat, le taux de chômage pourrait devenir inférieur à 6 %, comme c'est déjà actuellement le cas dans neuf des pays de l'Union européenne à 15.

Denis Clerc, le 09 Mars 2008