L’auteur du rapport, Pierre-Cyrille Hautcoeur, économiste et historien et président de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, est bien sûr ( !) satisfait du rapport. Dans un long entretien sur le site Médiapart, le 10 juin, il présente et justifie les conclusions de la commission qu’il présidait. En particulier tout ce qui peut « donner du sens » aux enseignements : repartir de l’observation des faits sociaux, construire des cursus comportant une spécialisation progressive, assurer une formation initiale dans les différentes disciplines des sciences sociales et renforcer la culture générale, etc. Il se fait plus précis dans une tribune (avec Eric Monnet) au Monde, le 17 juin : « développer des enseignements plus empiriques, permettant aux étudiants d'acquérir la connaissance des institutions économiques (…) la connaissance des processus historiques est nécessaire pour offrir une bonne compréhension des phénomènes économiques (…) les étudiants doivent acquérir des outils pour mettre en perspective les théories qui leur sont enseignées. Cela signifie que plusieurs approches et courants de pensée doivent être confrontés, que leur histoire doit être présentée en articulation avec l'histoire des faits, et que la présentation des critiques et limites de ces théories doit être partie intégrante des cours. »
Dans ces préoccupations pédagogiques, le collectif Peps-économie a retrouvé nombre de ses propositions, tout en notant les ambiguïtés du rapport : prévalence d’une vision qu’on pourrait appeler « néoclassico-centrée » de l’économie, manque de précision sur les liens nécessaires entre théorie et empirie, conception pauvre de la pluridisciplinarité.

De son côté, Olivier Bouba-Olga, professeur à l’université de Poitiers où il a contribué à développer l’information des lycéens et les liens entre le secondaire et l’enseignement supérieur d’économie, écrit sur son blog « Je viens de parcourir le résumé et les vingt propositions, elles me vont très bien ».

S’il y a un certain consensus sur les réformes souhaitables de contenus, le point d’achoppement porte sur les moyens d’y parvenir. Et en particulier la question du recrutement des enseignants susceptibles de mettre en œuvre les réformes préconisées.

En effet, les propositions de réforme des enseignements contenues dans le rapport Hautcoeur, même si elles ne s’aventurent pas à proposer des « maquettes », sont très ambitieuses, ce qui exigent des enseignants motivés et Pierre-Cyrille Hautcoeur et Eric Monnet indiquent, dans leur tribune du Monde : « il faut que les universitaires s' emparent (des enseignements pluridisciplinaires) et prennent conscience de l'avantage comparatif qu'ils auraient à l'organiser du fait de la diversité des compétences présentes dans les universités ».
Mais pour l’Association française d’économie politique (Afep), ces compétences diverses n’existent et n’existeront que de moins en moins si des réformes structurelles en matières de recrutement des enseignants ne sont pas entreprises. Devant l’hégémonie croissante de la théorie néoclassique sous ses différentes facettes, pour l’Afep, le rapport Hautcoeur ne propose que des « vœux pieux » en matière de restauration du pluralisme . Son président, André Orléan, dans une autre tribune au Monde, estime que « la mesure appropriée, qui permettrait d’arrêter la mort programmée de la pensée critique, c’est la création d’une nouvelle section du CNU ». Il s’agirait, afin de « faire une place » aux hétérodoxes, de créer, au sein de cet organisme chargé du recrutement des maîtres de conférences et professeurs, une nouvelle section, qui pourrait s’appeler Economie et société, à côté de la section 05, sciences économiques.
Or, le rapport Hautcoeur avance bien des propositions qui devraient permettre de mieux évaluer l’activité des enseignant- chercheurs et de valoriser leur investissement pédagogique et préconise aussi de « sortir de l’obsession des classements » et d’élargir les critères de recrutement aux postes de professeur. Mais, par contre, il se refuse à envisager la création d’une nouvelle section au CNU. Et, dans son entretien à Médiapart, Pierre-Cyrille Hautcoeur avance « …je pense qu’il ne faut pas accorder trop de valeur à cette distinction entre « orthodoxes » et « hétérodoxes ». … cette opposition a de moins en moins de sens d’un point de vue intellectuel … ». Certes la pensée économique mainstream est diverse et la pensée critique encore plus (des hayekiens aux marxistes), mais, de même que la négation du clivage Droite/Gauche dénote, à coup sûr, en politique, une position de droite, le refus de l’opposition orthodoxe/hétérodoxe en économie dénote une adhésion à l’orthodoxie.
Finalement, ce que l’Afep reproche au rapport Hautcoeur c’est, au nom du souci de préservation d’une unité rêvée de la science économique, de ne pas se donner les moyens de son ambition de pluralisme.

Il serait aussi intéressant de savoir ce que le ministère compte faire du rapport qu’il a commandé, sachant que les réformes pédagogiques préconisées coûtent probablement assez cher (travail en petits groupe, encadrement, généralisation du numérique, etc.) et qu’une augmentation des dépenses publiques ne semblent pas franchement à l’ordre du jour. Est-il alors destiné, comme d’autres dans le passé, à finir sa vie, tranquillement, sur une étagère, sur les pentes de la Montagne-Sainte-Geneviève.

Gérard Grosse

Billet publié le 17 juin 2014