« Les français soutiennent massivement le principe d’un plan de réduction drastique des dépenses (82 %) ». La dépêche de l’agence Reuters est tombée à 7h21 ce jeudi 27 mai, et elle sera largement reprise par les rédactions parisiennes. Anecdotique ? On a là une illustration à peu près parfaite de la façon dont on peut faire parler les enquêtes d’opinion. Et servir une politique au passage.

A l’origine, un sondage réalisé les 25 et 26 mai par l’institut BVA pour l’émission « La matinale », de Canal +, auprès de 1004 personnes représentatives. Rares sont les commentateurs qui iront vérifier la question réellement posée. Pourtant, l’institut et Canal Plus ont travaillé dur pour arriver aux 82 %… La question de départ est en effet la suivante : « Plusieurs gouvernements européens ont annoncé ces derniers jours des plans de réduction très significative de la dépense publique. Pensez-vous que la France doit faire de même en réduisant davantage ses dépenses ? ». Réponse : 39 % de plutôt favorable et 43 % de tout à fait favorable.

Les sondés n’ont jamais répondu à la question « souhaitez-vous un plan de réduction drastique », contrairement à ce qui a été dit. Premièrement, le sondeur a posé un contexte général : « plusieurs gouvernements ont annoncé » qui oriente la réponse : il s’agit de faire « de même » que les autres dans un contexte européen. Deuxièmement, BVA demande si la France doit réduire « davantage » les dépenses et jamais « de façon drastique ». Les sondés répondent simplement : « oui, il faut faire comme les autres, un effort supplémentaire ». Le tour est joué, la politique de baisse « drastique » des dépenses semble validée par l’opinion et ce sondage fera le tour des débats publics.

Chaque jour apporte son lot de sondages de ce type, pas toujours au profit du gouvernement : c’est ainsi que les sondeurs ont estimé que Nicolas Sarkozy n’avait « pas convaincu » l’opinion après une émission de télévision en avril 2008, en interrogeant des personnes n’ayant pas vu l’émission (1)… Mais on peut en tirer un certain nombre d’enseignements intéressants.

  • Une partie des sondages sont clairement orientés, comme celui-ci. Qu’auraient répondu les Français si on leur avait proposé : « êtes-vous favorable à une baisse drastique des dépenses qui aura pour conséquence une diminution du nombre d’enseignants, de policiers ou des allocations logement ? »… ou alors de façon tout aussi orientée « souhaitez vous que la réduction des déficits soient financés par les plus pauvres en baissant les dépenses ou les plus riches en augmentant les impôts »…. Ce n’est pas toujours le cas, mais un grand nombre de sondages n’ont aucun intérêt : ils produisent une photographie orientée par la question, qui repose sur une connaissance trop approximative de la situation.


  • Cet état de fait pose de sérieuses questions, à la fois en terme de compétences mais aussi de déontologie, de la part des sondeurs comme des journalistes. Souvent, les premiers se défaussent sur les seconds sur le mode « ils n’ont qu’à utiliser nos informations avec les précautions nécessaires ». Mais ils savent que ces précautions ne seront pas respectées et orientent les médias. Dans notre exemple, c’est BVA qui écrit dans sa présentation « OUI (en majuscules dans le texte original) ils (les Français) soutiennent massivement le principe d’un plan de réduction drastique des dépenses (82 %) », ce qui est faux…


  • Du côté de la presse, dans le meilleur des cas, il s’agit d’un mélange de légèreté, d’incompétence (on ne va pas vérifier quelle question a été posée) ou de manque de temps lié à la recherche d’une productivité croissante. Pourtant, dans ce cas comme bien d’autres (2), la ficelle est tellement grosse que la manipulation est évidente. Il ne s’agit plus de compétence, mais alors de déontologie et de valeurs. Au passage, l’utilisation des sondages est identique à droite et à gauche. L’exemple utilisé ici fait apparaître une propagande favorable à la majorité actuelle, mais l’utilisation caricaturale des sondages est tout aussi forte de l’autre côté de l’échiquier par les commentaires de l’opposition, comme ce fut le cas par exemple avec la capacité du chef de l’Etat à convaincre.


Au fond, rien ne dit qu’une majorité de la population soit défavorable à la baisse des dépenses : chaque denier public doit être utilisé avec une grande précaution. A l’évidence par exemple les sommes inconsidérées dépensées par le gouvernement dans le domaine des sondages pourrait être utilisées davantage au profit de l’intérêt général, comme l’a noté la Cour des comptes à propos des dépenses de l’Elysée dans ce domaine (3).

Les Français montrent qu’ils ont le sens de l’effort. On peut tout aussi bien penser qu’ils sont favorables à une juste répartition de cet effort. C’est ainsi que 43 % sont favorables à la suppression définitive du bouclier fiscal (3), même si la Sofres à tout fait pour éviter un niveau plus élevé de réponses en précisant « dont le principe est de plafonner les impôts des Français les plus riches à 50% de leurs revenus pour éviter qu’ils quittent la France » alors que rien ne montre que c’est le cas… De même, les sondages ont du sens s’ils sont utilisés pour des questions précises, auxquels les sondés peuvent répondre, en comparaison dans le temps et sur des échantillons assez larges pour observer les écarts de réponse entre catégories.

La question beaucoup plus fondamentale qui est posée aujourd’hui est bien celle, aux mieux, de l’incompétence, au pire de la malhonnêteté des producteurs du discours dans l’espace public.

Louis Maurin


(1) http://www.idies.org/index.php?post/Le-chef-de-lEtat-na-pas-convaincu-ceux-qui-ne-lont-pas-vu

(2) http://www.inegalites.fr/spip.php?article573

(3) http://www.ccomptes.fr/fr/CC/documents/RPT/Lettre-PR-160709.pdf

(4) http://www.tns-sofres.com/_assets/files/2010.05.18-bouclierfiscal.pdf


Billet mis en ligne le 31 mai 2010.