A l’origine, donc, une émission d’@si. L’animatrice Maja Neskovic y invite l'économiste Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS, et lui donne l’occasion de détailler les raisons pour lesquelles il refuse la grande majorité des sollicitations médiatiques qui lui sont adressées.

A visionner ici.

Une posture que réfute le journaliste économique de Libération Nicolas Cori. Initialement invité par Arrêt sur image à porter la contradiction à Frédéric Lordon, mais n’ayant pas pu être présent le jour de l’émission, Nicolas Cori développe donc son point de vue a posteriori sur son blog. Un point de vue résumé en une phrase qui sert de titre à son post : « Pourquoi Frédéric Lordon a stratégiquement tort parce qu’il a politiquement raison ». « Je pense comme Lordon qu’il y a un problème avec les médias dominants, concède-t-il. Le libéralisme comme explication du monde et l’impossibilité de critiquer le capitalisme (sans se faire accuser de vouloir rétablir le communisme « qui n’a pas marché, et on l’a bien vu ») sont une caractéristique du système médiatique français. » Avant de nuancer son propos :

« Ce n’est pas pour cela que les médias sont uniquement dominés par l’impératif idéologique de défendre le capitalisme. Ni parce qu’ils sont la propriété de groupes capitalistes. D’abord parce qu’il existe une diversité –mineure, certes- dans le traitement de l’information économique, et surtout, parce que d’autres logiques gouvernent les médias. Et pas forcément pour le meilleur. Par exemple, l’audience, la facilité, la rapidité (pour citer les pires) et aussi des logiques positives comme la volonté de donner des clés pour décrypter l’actualité, celle d’informer, la volonté de donner des éléments pour anticiper les événements, de sortir des scoops, etc. »

Or, selon Nicolas Cori, la crise financière a créé une opportunité pour entendre une autre parole dans les médias :

« A un moment donné où la crise financière faisait l’actualité, les journalistes recherchaient des « experts » ayant travaillé sur le sujet faisant l’ouverture du journal, dont la légitimité scientifique n’est pas contestée, capables de s’exprimer clairement–d’être des « bons clients »- et enfin disponibles immédiatement. (…) En répondant à ses invitations, Lordon aurait pu enclencher une dynamique qui aurait fait de lui un "expert médiatique" en économie, ces personnes régulièrement invitées dans les émissions pour parler d’économie, à l’image d’Elie Cohen, Daniel Cohen, Jacques Attali… Le processus de créations de tels experts s’explique en effet par la paresse des journalistes, qui se recopient les uns les autres et invitent les mêmes personnes qu’ils ont entendu chez un confrère. »

Cette fenêtre de tir, Frédéric Lordon ne l’a pas saisie, au grand dam de Nicolas Cori. Entre le journaliste et l’économiste, le débat clive entre autres sur le risque de normalisation politique des « nouveaux entrants digérées par le club » médiatique, pour reprendre une expression de Frédéric Lordon (point de vue qu’il développe dans une longue réponse à Nicolas Cori sur son blog). Cette contradiction n’est pas insurmontable pour le journaliste. Elle est structurante pour l'économiste :

Il est probable que l’appétit médiatique vienne en mangeant et que, d’activité occasionnelle, la présence dans les médias, avec tous ses profits symboliques puis institutionnels, devienne rapidement une finalité à laquelle on soit prêt, de plus en plus, à sacrifier. Mais sacrifier quoi au juste ? Le peu d’originalité et de liberté dont on disposait avant d’y entrer, et qui va se trouver implacablement raboté par les contraintes d’un univers dont on acceptera de plus en plus les injonctions pour continuer d’y être invité – à commencer, bien sûr, par celle de s’interdire de mettre en cause les logiques de l’univers lui-même ; il ferait beau voir qu’invité des médias on se mette à critiquer les médias...

Les incitations de l’intérêt individuel se joignent aux pressions sociales d’un groupe qui, comme tout groupe, socialise les nouveaux entrants selon ses normes propres, avec d’ailleurs l’active complicité de l’impétrant puisque, et ce pourrait être une proposition d’une théorie sommaire de la socialisation, on n’entre jamais dans un groupe avec le propos délibéré de s’y faire détester, sachant que pour s’y faire aimer il suffit de se conformer à ses mœurs.

De plus, cette condition d'expert médiatique semble difficilement compatible avec un travail sérieux d’universitaire pour l’économiste :

Il n’y a sans doute pas plus grand risque pour un intellectuel que l’habitude de la facilité intellectuelle – où le pousse irrésistiblement l’exercice médiatique. Car d’« entorse » en « licence », d’« écart » en « tolérance », toujours ponctuels ça va sans dire, c’est tout un habitus, celui de l’exigence analytique, du raisonnement bien articulé, qui progressivement et silencieusement part en lambeaux.

Deux positions (ou postures ?) a priori inconciliables mais qui ont l’avantage de nourrir un débat pas inintéressant sur un sujet qui n’est pourtant pas si nouveau. Les vielles querelles sont toujours d’actualité...

A défaut d’avoir radicalement changé la donne médiatique en matière d’information économique et sociale, la crise financière aura au moins eu le mérite de pousser certains journalistes et économistes à décrypter leurs pratiques et expliciter leurs positions de principe.

L’émission d’Arrêt sur image est visible à cette adresse :

http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=2152

Le blog de Nicolas Cori, « Les cordons de la Bourse » :
http://cordonsbourse.blogs.liberation.fr/cori/2009/08/le-traitement-de-la-crise-financi%C3%A8re-dans-les-m%C3%A9dias-pourquoi-fr%C3%A9d%C3%A9ric-lordon-a-strat%C3%A9giquement-tord.html

Celui de Frédéric Lordon, « La pompe à Phynance » :

http://blog.mondediplo.net/2009-08-17-Critique-des-medias-critique-dans-les-medias

Mis en ligne le 20 août 2009.