Panorama de l’offre d’information économique et sociale

Si les décideurs peuvent accéder à une information d’assez bonne qualité, adaptée à leurs besoins et orientée en fonction de leur position sociale, le grand public, les citoyens n’accèdent, en matière économique et sociale, qu’à une information insuffisante, souvent technique, et non critique.

Presse quotidienne économique et financière de qualité destinée aux professionnels (Les Echos, La Tribune).

Elle propose une information pertinente pour les chefs d’entreprise, cadres supérieurs des milieux bancaires et financiers, mais aussi tous les décideurs politiques et syndicaux. L’info y est factuelle, souvent bien informée, et même si son ton et ses préoccupations sont celles des dominants, une des conditions de perpétuation de leur pouvoir est précisément d’être mieux informé que les autres… Son lectorat est en développement, grâce notamment à cette qualité, et prend des parts de marché aux quotidiens généralistes. Les Echos assurent ainsi souvent une meilleure couverture des négociations sociales que Le Monde. Concurrencés par la presse internationale sur la macro-économie et l’actualité internationale (Financial Times notamment). Les Echos sont restés bénéficiaires en dépit d’une diffusion qui demeure limitée ; les coûts de production du journal sont compensés par d’importantes recettes de publicité, notamment financière.

Presse magazine économie/management (Entreprise, L’Expansion,)

Elle propose une information plus idéologique, militante, autour des valeurs de l’entreprise et de la professionnalisation de son management, du marketing, de l’analyse stratégique. Née de la professionnalisation de la fonction cadre tertiaire dans les années soixante (parallèle au développement des écoles de commerce et du groupe des managers), elle a essentiellement un lectorat de cadres supérieurs du privé.

Presse magazine financière (Investir, Mieux vivre, Le revenu)

Elle répond aux besoins de la « veuve de Carpentras ». Centrée vers le portefeuille de ses lecteurs mais surtout machine à empocher de la publicité financière des annonceurs qui cherchent à séduire le chaland. La qualité d’information est discutable, la dépendance à l’égard de la publicité très forte. Elle a souffert du dégonflement de la bulle Internet au début des années 2000, mais compte de nombreux lecteurs.

Presse magazine économique grand public (Capital et Challenges)

http://www.flickr.com/photos/crumbs/2282873394/Ces titres proposent une information qui veut rompre avec la connivence de la presse magazine économique militante. Ils fournissent à leurs lecteurs les mêmes services que la presse grand public financière. Ils ont su tirer parti de la massification du nombre de cadres intermédiaires dans le privé (et dans le public), cadres qui ne s’identifient pas aux directions, mais qui n’ont pas non plus de culture « collective » d’appartenance au salariat. Ils flattent l’individualisme supposé du lecteur, à la manière de la presse people, sur un mode « révélations » et « services » : la Une de Capital comporte toujours quelques « vous » (vos placements, votre immobilier). On trouve là une information très magazine, à la recherche du scoop, frappant parfois tous azimuts.

Ces titres ratissent large et comptent parmi leurs lecteurs aussi bien des cadres que des étudiants, car leur information macro-économique et leurs dossiers sont souvent bien faits, au-delà du ton accrocheur qui est le leur.

Alternatives Economiques peut, d’un certain point de vue, être rattaché à cette famille, en ce sens que c’est un magazine spécialisé dans l’économie et le social et qui est destiné au grand public. Alternatives Economiques ne se pense cependant pas comme un magazine économique, mais plutôt comme un magazine politique spécialisé. Avec pour objectif de donner au citoyen les outils pour comprendre les questions économiques et sociales, en concurrence avec une presse économique aux discours convenus et en complément d’une presse d’informations générales qui ne joue pas suffisamment son rôle.

Presse quotidienne d’infos générales (Le Monde, Libération, Le Figaro, etc.)

L’économie y est traité trop souvent selon une approche politique, au sens qu’on donne à ce mot dans la presse quotidienne, c’est-à-dire, les joutes politiciennes, et au détriment d’une information économique et sociale « politique » au sens fort (genre : le salaire médian des femmes demeure inférieur de 30 % à celui des hommes). Les analyses sont aujourd’hui très souvent liées à l’agenda politique et aux effets des dossiers économiques sur la position de tel ou tel responsable (Raffarin face à la hausse du chômage).

Parallèlement, le souci de répondre à la concurrence des quotidiens spécialisés et des périodiques spécialisés s’est traduit par la multiplication des rubriques « services » et « bourse-entreprises » coupées de tout jugement de valeur sur l’économie. On peut ainsi trouver dans le même numéro d’un quotidien du soir un article dénonçant politiquement le gouvernement parce qu’il cède à la pression des marchés et un article analysant pourquoi tel groupe doit absolument dégraisser pour rétablir son cours de bourse et enfin un supplément conseillant la meilleure Sicav. Le mélange d’impertinence et de recherche du scoop politique, de consensus autour de l’économie de marché et de volonté de concurrencer les « magazines de services » rend au final peu lisible le message donné par une partie de la presse quotidienne.

Presse magazine d’infos générales (L’Express, Le Nouvel Observateur, Le Point, Marianne)

Les années 80 ont conduit ces titres à donner plus de place à l’économie sur un mode souvent « saga », la nouvelle notoriété prise par les «managers », en faisant de nouveau héros. Elle a ainsi contribué à la glorification de la figure des Messiers et cie. Ces titres ont ainsi embauché des transfuges de la presse magazine économique. L’économie y est le plus souvent traitée comme un spectacle, une lecture du week-end, et quand les enjeux deviennent vraiment important, elle se retrouve dans les pages actualité, avec un traitement plus politique. La dimension service est également prise en compte (Retraites : ce qui va vous arriver / Les salaires des cadres !!!).

Radios

A côté de radios spécialisées (Radio Classique, BFM) qui se rapprochent des quotidiens économiques pour leur mode de traitement de l’information (info sérieuse mais formatée pour des décideurs économiques), les radios généralistes d’information (France Inter, Europe 1, etc.) se caractérisent par la relativement faible place donnée à l’économie et surtout par son cantonnement dans une sphère souvent techniciste et financière. Qui s’intéresse à l’économie s’intéresse d’abord à la bourse. Au-delà d’un Jean-Marc Sylvestre, qui tend à se caricaturer lui-même, la plus grande partie des journalistes dits économiques tiennent dans les médias audiovisuels un discours explicatif qui prend rapidement un tour d’objectivation des « contraintes ». Les débats autour de questions économiques et sociales sont généralement peu contradictoires et rassemblent des économistes qui, eux-mêmes, sont de manière dominante du côté du « consensus ».

Au fond, l’économie est un lieu à part, pour gens sérieux, pour dominants et la « vraie » information est politique. Et, quand elle est conduite à prendre un tour économique, les journalistes non spécialisées qui la traitent font souvent preuve d’une faible compétence et répètent poncifs et lieux communs (qui peuvent alternativement relever du néolibéralisme le plus échevelé à une version caricaturale de l’antimondialisme le moins nuancé). Enfin, le panorama des radios se caractérise par la quasi-absence d’émissions spécialisées sur des thèmes économiques et sociaux et le faible nombre d’émissions généralistes qui traitent de ces thèmes occasionnellement.

Télé

Constat voisin qu’en matière de radio. Cantonnement de l’économie auprès de spécialistes aux préoccupations d’abord macro-financières. Absence de traitement des thèmes concernant les trains qui n’arrivent jamais à l’heure, sauf accident majeur (AZF pour la sécurité, plan social majeur pour les licenciements). L’économie concrète, celle qu’on vit dans le boulot, c’est ennuyeux, c’est ce que vivent les gens tous les jours. La télé est d’abord un instrument de divertissement, reconnaissent en privé les journalistes de l’audiovisuel. L’info aussi doit divertir, étonner, parler de ce qu’on ne connaît pas, ou de ce qui réveille les passions plus ou moins saines du téléspectateur : les magazines d’actualité se concentrent sur l’international, les « questions de société » et le triangle infernal sexe, fric, violence.

L’émission Capital a constitué, dans cette perspective, un nouveau genre, proche au fond du magazine dont elle est totalement indépendante, en s’adressant au même public, sur un mode voisin, avec un vrai goût pour l’enquête et l’impertinence (même si les sujets ont progressivement dérivés vers un genre « paillettes » cultivant la fascination du public pour la réussite économique). L’essor de chaînes d’information spécialisées sur la TNT, destinées à un public des catégories sociales supérieures, comme i-Télé ou BFM TV, change également la donne en proposant une information proche par son contenu des radios ou quotidiens économiques spécialisés. L’intégration du quotidien la Tribune dans le groupe BFM est d’ailleurs source de synergies rédactionnelles.

Conclusion

Que faire de cette indépendance quand on n’est plus porteur d’une vision de ce qui serait juste ? Quand on n’est plus habité par la révolte devant l’état du monde ? Peut-on juger l'action des responsables politiques et économiques si on n’a plus de système de valeurs auquel la confronter ?

Une information à deux vitesses

Si les décideurs peuvent accéder à une information d’assez bonne qualité, adaptée à leurs besoins et orientée en fonction de leur position sociale, le grand public, les citoyens n’accèdent, en matière économique et sociale, qu’à une information insuffisante, souvent technique, et non critique. Cette tendance, qui n’est pas nouvelle, s’est aggravée au cours des dernières décennies, sous l’effet du consensus mou autour des valeurs de la démocratie de marché, dominant chez les journalistes, pour la plupart issus de milieu favorisé et formatés par les mêmes écoles. Il traduit aussi la logique éditoriale des grands médias, qui privilégient les thèmes plus vendeurs ou une logique de service au lecteur.

On ne peut voir sans disposer d’un point de vue

Les journalistes se pensent comme étant indépendants, réfléchissent à leur métier et respectent pour la plupart les règles déontologiques pour autant que les contraintes techniques et l’urgence le leur permettent. Ils jugent injustes les procès d’intention qui leur sont faits. Mais que faire de cette indépendance quand on n’est plus porteur d’une vision de ce qui serait juste ? Quand on n’est plus habité par la révolte devant l’état du monde ? Comment parvenir à voir ce qu’on a réellement sous les yeux, quand on a abandonné l’idée qu’il fallait changer le monde ? Peut-on juger l'action des responsables politiques et économiques si on n’a plus de système de valeurs auquel la confronter ?

D’où la dérive du journalisme entre d’une part un journalisme politique qui se concentre sur les petites histoires, les petites phrases, l’analyse des rivalités de personnes – à la manière d’une « presse people » - et une presse économique techniciste, sans recul critique sur la réalité. La presse donne ainsi trop de place aux luttes politiques pour le pouvoir – qui sont une réalité – et de moins en moins à l’explication des problèmes de notre société, et à la mise en discussion des solutions proposées par les différentes forces politiques – qui existent tout autant. De quoi nourrir la distance de la population à l’égard des politiques, au-delà des efforts qu’ils font eux-mêmes pour parvenir à ce résultat.

Philippe Frémeaux, Délégué général de l'Idies

Mis en ligne le 25 novembre 2007, actualisé le 22 avril 2009.