Le journalisme est entré dans une zone de turbulence. Les courants contraires se multiplient et bousculent des équilibres déjà fragiles. Premier chambardement d’ampleur : l’émergence du Web, à la fois source de créativité, d’innovation, mais également d’inquiétudes et de régressions. Internet est en effet un formidable concurrent pour les médias traditionnels. Cette concurrence frappe d’abord le lectorat qui trouve largement sur la Toile de quoi satisfaire sa curiosité, de l’information brute issue des dépêches d’agences à des contenus plus élaborés bien que généralistes, tels que Mediapart ou Rue89, en passant par des sites plus spécialisés et pointus. Sans oublier la profusion de blogs divers et variés qui offre un support aux coups de gueule de tout un chacun. Bref, depuis le début des années 1990, la presse recule dans le budget des ménages tandis qu’Internet accapare une part toujours plus importante de leurs dépenses.

Concurrence redoutable

Mais surtout, le Net oppose une concurrence redoutable aux médias sur le terrain de la publicité. Avec pour arme imparable des tarifs cinq à dix fois moins chers et un meilleur ciblage de la réclame. Seule solution pour les médias : créer leurs propres sites pour tenter de grappiller une part du gâteau, quitte à « cannibaliser le bateau amiral », selon l’expression de l’Ajef, c’est-à-dire le support écrit. Comment faire pour ne pas prendre l’eau ? Personne ne le sait : « Tout le monde tâtonne en fermant les écoutilles, le business model idéal étant celui qui consiste à faire le moins d’erreurs possible ! »

Ce dilemme n’est pas nouveau, mais l’Ajef a le mérite de rappeler les termes du débat de manière claire et concise, en s’appuyant sur de nombreux exemples d’actualité. Plus originale est l’approche qui consiste à interroger le point de vue des utilisateurs, mais aussi celui des journalistes sur l’évolution de leur métier. Là encore, le constat n’est pas très encourageant.

« Hyperchoix »

Rien n’indique en effet qu’Internet apporte une réelle plus-value en termes d’information. Certes, la quantité d’information disponible est considérable, mais cette « profusion place le public devant un « hyperchoix » et le conduit à passer beaucoup de temps devant son écran ». Le coût en temps pour décrypter ce flux incessant est donc conséquent, d’autant plus que « cette plus grande diversité a pour contrepartie une moindre fiabilité ». Difficile de trier le grain de l’ivraie, de faire la part des choses entre information et intoxication. Pas sûr, dans un tel contexte, que la démocratie en sorte renforcée.

Du point de vue des professionnels des médias, le fossé se creuse entre information haut et bas de gamme, entre une offre payante, exigeante et de qualité, et un contenu vite-fait, gratuit mais formaté pour engendrer le maximum de clics. Ce qui n’est pas sans conséquence sur les conditions de travail des journalistes : ils sont tiraillés entre des exigences contradictoires, sommés de se mettre à l’heure du multimédia, de jongler avec les supports papiers, numériques mais aussi vidéos. La figure du journaliste prend des allures d’hommes-orchestres, « ce qui laisse moins de temps pour le travail d’enquête », regrette l’Ajef. De plus en plus, les rédactions sont coupées en deux : une « scission » se fait jour entre les journalistes dits « classiques », chargés de la fonction noble du métier (les enquêtes et les analyses), et ceux que l’on appelle les « OS de l’information », pour reprendre le titre d’une enquête du Monde publiée le 26 mai 2009, c’est-à-dire ceux sur qui repose les nouvelles exigences de rapidité de mise en ligne de l’information.

Crise économique

A la révolution numérique, s’ajoute une deuxième onde de choc : la crise économique. Les recettes publicitaires se sont effondrées en 2009 : - 17 % pour la presse écrite américaine par rapport à 2008. Une chute qui n’est pas compensée par la publicité en ligne, dont les recettes plafonnent. La presse économique n’est pas épargnée, loin de là, malgré le réel appétit d’informations économiques qu’ont suscité les déboires de la finance. Ainsi, Business Week, fragilisé par l’effondrement de ses recettes publicitaires, est passé sous la coupe de Bloomberg. En France, le groupe Les Echos accuse des pertes importantes en 2009 (une dizaine de millions d’euros, selon Libération du 27 novembre 2009). En cause : une chute de 25 % de ses recettes publicitaires ainsi que le coût des départs de journalistes depuis que LVMH a racheté le titre.

Pour autant, la crise a bon dos. Comme le rappelle à juste titre l’Ajef, la presse française n’a pas attendu que les bourses dévissent pour être en difficulté. En témoigne l’effondrement des recettes publicitaires de la presse écrite entre 2000 et 2008 : - 20 % en euros constants. Pour ne rien arranger, les coûts d’impression y sont particulièrement élevés par rapport à nos voisins européens, tandis que les ventes ne suivent pas : - 15 % depuis dix ans.

Indépendance menacée

Bref, la presse va mal. Or cette fragilisation économique des médias menace directement l’indépendance des journalistes, et par ricochet leur crédibilité. « La paupérisation progressive de la presse et des journalistes eux-mêmes renforce le pouvoir des annonceurs et des abonnés grand comptes. La réduction de la pagination, le manque de temps et de moyens pour enquêter, vérifier, recouper les sources nuisent à la qualité de l’information, qui est pourtant le contrat de base avec le lecteur », s’inquiète l’Ajef. Le cercle vicieux est implacable : « Baisse de ressources qui entraîne baisse de la pagination (l’offre) et des équipes rédactionnelles. Moins de contenu pour un prix toujours élevé, c’est logiquement l’assurance d’une perte de lecteurs et d’audience donc d’attractivité publicitaire. (…) Conséquence directe : les investisseurs qui tiennent à bout de bras les journaux exercent leurs prérogatives d’actionnaires. » Une situation économique saine est donc une condition nécessaire (mais pas forcément suffisante) à l’indépendance des organes de presse.

L’horizon qui se dessine est tout autre : « dogme du low cost », débouchés restreints, carrières chaotiques. Le journalisme est de moins en moins un métier d’avenir et, pourtant, envers et contre tout, la profession continue à créer son lot de vocations. Ce pouvoir d’attraction va-t-il encore durer longtemps ? Difficile de le croire, tant le tableau peint par l’Ajef est sombre. Les journalistes sont en effet peu à peu privés des possibilités de faire du bon travail. « Le risque est clair, insiste l’association : la primauté de l’information chaude, des données brutes et du relationnel voire du communautaire sur l’élaboration d’une information disséquée et hiérarchisée. »

Productivité

Il faut produire plus avec moins de moyens, pour alimenter sans répit les tuyaux du Web. Le problème, c’est que cette quête de productivité favorise la dépendance aux rapports d’entreprises et communiqués de presse. Particulièrement au sein de l’information économique et financière, qui nécessite une certaine expertise et donc des journalistes aguerris, bien formés et suffisamment spécialisés. Malheureusement, ce n’est pas dans ce savoir-faire qu’investissent les entreprises de presse. Elles préfèrent miser sur l’acquisition de technologies marketing et sur le référencement de leurs sites, pour être visibles sur des plateformes telles que Google ou Yahoo ! « Si cette logique était poussée à son terme, les valeurs qui fondent l’exercice du métier de journalisme pourraient être réduites à un minimum fonctionnel », prévient l’Ajef.

Laurent Jeanneau

Billet mis en ligne le 30 novembre.

POUR EN SAVOIR PLUS

Lire le Livre blanc de l'Ajef.