Cinq chercheurs de l’université de Cardiff ont dépouillé deux semaines de couverture de l’information par les quatre grands quotidiens britanniques « sérieux » (The Guardian, The Independent, The Times, et The Telegraph), par le Daily Mail (qui occupe une place intermédiaire en termes de qualité de l’information entre les quatre précédemment cités et les tabloïds) ainsi que par un certain nombre de journaux radio et télé.

Les résultats de leurs investigations montrent à quel point l’information de qualité au Royaume-Uni est dépendante de ce qu’ils appellent les « informations pré-conditionnées », c’est-à-dire provenant soit des dépêches d’agences de presse, soit de communiqués de presse : 60 % des articles de presse et 34 % des informations audiovisuelles proviennent ainsi en totalité ou pour l’essentiel de ce type de sources.

Concernant les seuls communiqués de presse, les chercheurs relèvent que leur influence va au-delà du phénomène couramment observé selon lequel ils participent de la « fixation de l’agenda », c’est-à-dire de la détermination de certains sujets traités par les médias. 19 % des articles de presse écrite et 17 % des sujets traités par la radio et la télé dérivent pour l’essentiel voire totalement de communiqués de presse. Et au total, 41 % des articles de presse et 52 % des informations audiovisuelles portent les traces de telles sources. De l’avis même des auteurs, ces résultats sous-estiment pourtant l’influence réelle de la communication, puisqu’ils reposent seulement sur les communiqués de presse dont ils ont pu retrouver la trace et ne prennent pas en compte toutes les formes de relations presse plus discrètes.

Puissance des industries pharmaceutiques

Au premier rang des sujets d’articles où l’influence des communiqués de presse se fait le plus sentir vient la santé, ce qui dénote la puissance des industries pharmaceutiques, suivie de l’économie et de la consommation (bien que l’étude ne prenne en compte que les pages « généralistes » des quotidiens dévouées à ces sujets et non leurs suppléments économie ou entreprise), puis des sports et du divertissement. Les entreprises dans leur ensemble sont donc les premières pourvoyeuses des communiqués utilisés par les médias, devant le gouvernement, les organismes publics de toutes sortes et (très loin derrière) les ONG.

De l’autre forme d’information « pré-conditionnée », celle en provenance des agences de presse, découle la moitié de tous les articles de la presse britannique étudiés. Alors que la reprise de dépêches n’est que très rarement signalée comme telle. Même si une telle influence est regrettable du point de vue de la diversité, ce type de source n’a a priori que peu à voir avec les communiqués de presse, parce que les agences bénéficient d’une image de relative objectivité dans le traitement de l’information. Néanmoins, comme le montre l’étude, les agences de presse sont devenues un canal privilégié à travers lequel les communiqués de presse deviennent des informations à part entière, reprises ensuite par les médias. Parfois la communication en devient « triangulée », les journalistes des quotidiens utilisant pour source de leur article la dépêche d’agence reprenant le communiqué ainsi que le communiqué lui-même.

Détérioration

En l’absence d’études plus anciennes auxquelles les comparer, on pourra objecter au pessimisme qui se dégage de ces résultats que la qualité du journalisme et son indépendance à l’égard de sources non vérifiées n’était pas nécessairement meilleure à d’autres époques. Néanmoins, les évolutions retracées dans le reste de l’étude viennent plutôt confirmer le constat d’une détérioration. L’étude des effectifs de la presse britannique, rapportée à leur production, montre en effet que tandis que le nombre de journalistes a stagné au cours des vingt dernières années, le volume de copie qu’ils produisent a été multiplié par trois. « Une tendance qui accroit inévitablement leur dépendance à l’information prête à l’emploi et limite les possibilités d’un journalisme indépendant », concluent les chercheurs. Une conclusion très largement partagée par les journalistes eux-mêmes, dont un grand nombre a été interrogé pour les besoins de l’étude. A l’instar de ce rédacteur en chef de la rubrique Santé du Times qui déclare :

« Nous « touillons » (churning) des informations aujourd’hui, nous ne les écrivons pas. Presque tout est recyclé à partir d’une autre source . Il serait impossible d’écrire autant d’articles autrement. Et pourtant on en attend toujours plus, alimenter les tuyaux du site Internet est maintenant considéré comme faisant partie du métier. Le journalisme spécialisé est devenu beaucoup plus simple parce que le travail est effectué par des agences et/ou des rédacteurs de communiqués de presse. En savoir réellement assez pour être capable de déterminer les sujets n’est plus important. Le travail a été déqualifié, et dans le même temps considérablement amplifié en volume, si non en qualité. »

Une étude dont on aimerait lire l’équivalent pour la presse française…

Marc Chevallier


Pour en savoir plus : « The Quality and Independence of British Journalism. Tracking the changes over 20 years. », Justin Lewis, Andrew Williams, Bob Franklin, James Thomas et Nick Mosdell, Cardiff School of Journalism, Media and Cultural Studies, février 2008.

Téléchargeable depuis http://www.mediawise.org.uk/display_page.php?id=999

Mis en ligne le 9 octobre 2008.