Les économistes universitaires dominants en France, ceux qui dirigent les diplômes, les thèses et les laboratoires, ne sont ni moins bons ni meilleurs que ceux des autres pays : collectivement, ils se sont lourdement trompés quant à la survenue de la crise de 2008 – et ils continuent de se tromper quant aux solutions à y apporter.

A cela, plusieurs raisons. On peut d’abord citer le morcellement de la discipline, qui a pour conséquence que le ou la spécialiste de tel ou tel marché n’a rien à dire du fonctionnement de l’économie dans son ensemble. Est ensuite en cause une représentation faussée de la discipline, dans laquelle la monnaie et la Bourse… ne jouent aucun rôle ! Difficile dans ce cas de comprendre les crises financières. Viennent enfin les théories macro-économiques à la mode depuis les années 1980, tous ces propos aberrants sur les individus qui seraient toujours rationnels et les marchés toujours à l’équilibre – dénoncés parmi d’autres par Paul Krugman en 2009.

Les économistes dominants du champ universitaires ont des pouvoirs très concrets, à commencer par celui d’interdire, au nom du dogme, l’accès à la profession aux jeunes chercheurs qui ne font pas les « bonnes » thèses. Et leur pouvoir va encore plus loin, puisqu’ils parviennent même à faire se détourner de la discipline les étudiants qui, atterrés par ce qu’on leur enseigne – et interdits devant tout ce que l’on ne leur enseigne pas ! – choisissent tout simplement d’étudier autre chose.

Evidemment, même s’ils manifestent, et de la plus belle des manières, les étudiants et les jeunes docteurs ont un pouvoir limité pour faire changer les choses.

Les hétérodoxes sonnent la charge

La charge la plus forte est venue de l’Association française d’économie politique (AFEP), dont est membre l'auteur de ces lignes, fondée en 2009 et qui regroupe de nombreux maîtres de conférences à qui l’accès au grade supérieur, celui de professeur des universités, est dénié. Celle-ci a produit un grand nombre de documents et d’argumentaires, comme celui montrant que seuls 10% des professeurs des universités, les plus élevés dans la hiérarchie, recrutés entre 2000 et 2011 étaient des hétérodoxes ! Et les choses sont loin de s’améliorer, puisque ce taux est tombé à… 5% depuis 2006.

Mais nous sommes en France, et donc il faut que l’Etat soit présent partout… C’est bien sûr le cas dans la gestion des carrières des enseignants-chercheurs : pour passer de maître de conférences à celui de professeur des universités, il faut d’abord qu’une instance centrale, le Conseil national des universités (CNU) « qualifie » le candidat. Autrement dit, le CNU doit certifier la qualité de l’enseignant-chercheur, affirmer qu’il est bien apte à exercer les fonctions de professeur des universités. Sans cela, et même avec les nouvelles lois donnant plus d’autonomie aux facs, même si une université souhaite recruter un maître de conférences sur un poste de professeur, elle ne le peut pas : le CNU fonctionne alors comme un verrou.

Pour les tenants de l’économie « scientifique », si l’on accorde une place centrale aux… entreprises, alors on n’est pas un vrai économiste

A l’inverse, il faut bien comprendre que cette certification ne donne droit à rien en elle-même : elle ne constitue qu’une autorisation à candidater sur les postes de professeur, créés librement par chaque université.

Mais c’est encore trop : pour les tenants de l’économie « scientifique » – selon leurs critères très discutables –, si l’on pense que le marché n’est pas forcément une bonne façon d’organiser les économies, si l’on accorde une place centrale à la monnaie, aux déséquilibres, aux rapports de force, ou même aux… entreprises, alors on n’est pas un vrai économiste. Et donc on ne doit pas être qualifié.

Pour les économistes hétérodoxes, ne reste qu’une solution : puisque des hétérodoxes sont moins bien traités que des économistes orthodoxes aux dossiers pédagogiques et scientifiques moins bons que les leurs, puisque les règles du jeu sont pipées, il faut les changer.

La nouvelle section, voilà la solution

Pour cela, une possibilité existe : créer une nouvelle « section » au sein du CNU. Le CNU est en effet divisé en sections, qui correspondent plus ou moins aux différentes disciplines. Mais il peut exister plusieurs sections pour la même discipline, comme cela est par exemple le cas en droit ou en chimie (trois sections chacune).

Pour l’AFEP, la nouvelle section ne serait pas moins exigeante dans son fonctionnement que l’actuelle section « Economie » du CNU. Par contre, elle serait pluraliste, acceptant que les chercheurs appartiennent à différentes écoles de pensée. De plus, différentes formes de recherche seraient valorisées, des calculs statistiques aux entretiens. Enfin, les différentes facettes du métier d’enseignant-chercheur seraient mieux prises en compte, avec une valorisation des activités d’enseignement, de gestion des diplômes, et de participation à la vie de la cité (rapports, expertise…).

Il faut insister, comme le fait Gérard Grosse, sur le fait que la nouvelle section ne pourrait pas créer des postes en elle-même : elle ne pourrait que qualifier les candidats, charge à eux de se faire recruter par la suite sur des postes « nouvelle section » que les universités décideront, ou non, de créer. Tout se jouerait donc dans les facs, où les rapports de force locaux seraient décisifs.

Suite à une réunion en décembre 2014, les membres de l’AFEP ont cru être parvenus à leur objectif : la création de la nouvelle section était en bonne voie.

Une si violente opposition

Mais la simple rumeur de cette possibilité a entraîné la création d’un front du refus. Ainsi, pour les opposants au projet de l’AFEP, « cette nouvelle section « fourre-tout » va essentiellement servir à caser les « ratés » ou « frustrés » du système universitaire, ceux qui n’ont pas réussi à devenir professeurs ». Un peu comme les Noirs qui demandaient des mesures de discrimination positive aux Etats-Unis, sans doute ?

Dans sa lettre adressée à Madame la ministre de l’Education le 18 décembre 2014, Alain Ayong Le Kama, actuel Président de la section « Economie » du CNU, a déclaré être « offusqué » de ne pas avoir été consulté. S’il ne pouvait que reconnaître le « très grand déficit de pluralisme » de la discipline, il estimait que le problème était en train d’être réglé, et que le meilleur moyen d’apaiser le mécontentement des maîtres de conférences (aigris) serait de créer des postes de professeurs.

En effet, une nouvelle section « créerait un véritable schisme dans la discipline », en « renforçant les divisions internes », et en « créant un grand désordre dans les facultés ». Bref, elle nous rapprocherait dangereusement de la fin du monde.

Un trait d’humour qui circule ces jours-ci chez les membres de l’AFEP résume la situation : « nous sommes nuls mais ils veulent nous empêcher de partir ». Oui, car notre revendication d’être des économistes, mais des économistes différents, est inacceptable.

Heureusement, il existe des soutiens de personnalités, telles Philippe Askenazy (CNRS et Ecole d’économie de Paris) et Bruno Amable (université Paris 1), qui pointent tous les deux les faiblesses des arguments des conservateurs. Ainsi, Philippe Askenazy rappelle que, selon la théorie économique, la menace d’arrivée d’un concurrent (ici, la nouvelle section) a pour effet de stimuler l’innovation. Pourquoi s’en priver ? De son côté, Bruno Amable mentionne les insatisfactions des employeurs vis-à-vis des étudiants d’économie, et l’impossibilité qu’il y a à faire vivre le pluralisme dans le cadre actuel, même lorsque l’on se nomme Robert Boyer.

Les arguments contre les propositions de l’AFEP sont donc faibles et/ou contradictoires. Pourquoi ne pas au moins tenter l’expérience, en installant cette nouvelle section pour 4 ou 5 ans ? Qu’y aurait-il de si terrible à craindre pour la science économique française ? Comment imaginer que Jean Tirole, du haut de sa consécration mondiale, lui « l’économiste libéral qui croit aux vertus de la concurrence », selon les mots d’Esther Duflo, se préoccupe de ces questions d’intendance ?

Eh bien si. Selon les informations de Christian Chavagneux, Jean Tirole et Philippe Aghion (professeur à l’université Harvard et proche du parti socialiste) ont tous deux œuvré, avec succès, pour que le projet de création de nouvelle section soit suspendu.

Merci, les gars. Ou plutôt Thanks, comme on dit à la Toulouse School of Economics et à Cambridge.

Décidément, comme le conclut Marianne, nous ne sommes pas tous Bernard Maris.

Mais l’AFEP ne se laissera pas faire. Car comme le dit Olivier Favereau (université de Nanterre), « à travers la mort du pluralisme, c’est notre discipline qui est en train de mourir, et à travers elle, un pan entier de la grande tradition universitaire. On doit être fiers de cette lutte, et rester de marbre face au mépris (teinté maintenant d’inquiétude) que nous portent ceux qui ont intérêt au statu quo ».

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