Texte publié initialement sur le blog de Jean Gadrey.

Ce n’est pas un document immédiatement lisible par tous, en dépit d’un effort de pédagogie qui le rend nettement plus accessible que le volumineux rapport Stiglitz. On peut considérer que le gros travail de mise en œuvre de plusieurs des recommandations du rapport contribue à rendre les choses plus claires et plus ouvertes à des débats avec la société civile, en évacuant ou relativisant plus nettement des options sur lesquelles nous avions de fortes réserves (voir les prises de position du collectif FAIR sur ce site).

Voici quelques résultats commentés.

1) Les principales limites du PIB et du PIB par habitant lorsqu’on les utilise comme des approximations du bien-être et de son évolution sont clairement rappelées. Il y manque à mon avis un point, il est vrai très technique. Je le reporte donc en annexe de ce texte. Il concerne les incertitudes relatives à l’utilisation des « parités de pouvoir d’achat » pour comparer les données (PIB par habitant, revenus, consommation, etc.) de différents pays.

2) La première famille d’exercices de ce document consiste à montrer qu’en restant dans le cadre des comptes nationaux, on peut utiliser des notions plus pertinentes que le PIB par habitant pour mesurer la « richesse économique de la sphère monétaire » dont les gens bénéficient. C’est en particulier le cas de la mesure du « revenu disponible net » des ménages, ajusté afin d’y intégrer leurs consommations de services non marchands. Cela reflète mieux ce dont les ménages peuvent disposer en termes de biens et de services. Or le classement des sept pays retenus change par rapport à celui fondé sur le PIB par habitant, même si les Etats-Unis restent très nettement en tête, mais avec une avance un peu réduite (il manque des tableaux excel ou autres…). Selon ce critère, la France serait même en seconde position !

Deux remarques toutefois (outre celle qui est mentionnée en annexe). On aurait aimé disposer des données sur les pays nordiques, sur ces critères et surtout sur les suivants. Ce sera sans doute pour plus tard. Mais surtout, comme ce document est très clair sur les grandes incertitudes (dans l’état actuel des choses, le terme d’impuissance serait plus juste) liées à la mesure de la production des services non marchands (page 75), mais aussi sur le rôle des dépenses dites défensives (par exemple toujours plus de dépenses de sécurité, ou pour les prisons, ou pour des déplacements contraints, etc.), on se dit qu’une partie peut-être très importante de l’écart considérable de « niveaux de vie » entre les Etats-Unis et les six autres pays s’explique vraisemblablement par ces caractéristiques très américaines de services publics en déshérence et de dépenses « défensives » massives, auxquelles j’ajouterais volontiers les énormes dépenses militaires et une partie notable des gigantesques dépenses de santé. En quelque sorte, le PIB et les revenus gonflent alors pour réparer les dégâts d’un modèle de croissance plus destructeur qu’ailleurs, sans progression corrélative du bien-être.

3) La deuxième famille d’exercices porte sur les indicateurs subjectifs de « satisfaction dans la vie », issus d’enquêtes directes auprès des personnes. Je ne commenterai guère ce point. Il est vrai que, en raison de sa composition et de quelques personnalités influentes, la commission Stiglitz a mis en avant l’intérêt de ces indicateurs. Pourquoi pas d’ailleurs : une fois de temps en temps, pour faire causer et réfléchir, c’est stimulant. Mais leur usage comme guide politique est très réduit, sinon inexistant. Le document de l’Insee n’en fait d’ailleurs pas trop, ce qui est bien. Il nous dit même à juste titre qu’il y aurait « des limites fondamentales à l’approche subjective » du bien –être.

4) La troisième famille est l’approche par des indicateurs « objectifs » de qualité de vie ou de bien-être et d’inégalités : santé, éducation, insécurité économique et sociale dont chômage et pauvreté, insécurité physique. Ici, les classements des pays n’ont plus rien à voir avec ceux de la première famille, celles des indicateurs « macroéconomiques ». C’est déjà un sacré résultat ! Les Etats-Unis, en tête de tous les indicateurs macroéconomiques, sont en queue sur la majorité des indicateurs sociaux ! C’est peut-être la partie la plus riche d’enseignements pour les citoyens. Qui plus est, sa lecture n’exige aucune connaissance économique ou comptable… Les indicateurs retenus pour chaque dimension sont sérieux et aisés à comprendre. Par la suite, on aurait bien besoin d’indicateurs simples d’inégalités entre les femmes et les hommes, entre autres. Il en existe.

Le document propose une réflexion nuancée et digne d’intérêt sur les indicateurs synthétiques (par exemple l’IDH, le BIP 40, etc.), tout en réaffirmant une certaine réticence de la statistique publique à les produire elle-même, en raison du fait qu’ils reposent sur des conventions et des pondérations qui ne s’imposent pas d’elles-mêmes. Il faudra poursuivre le débat, il reste très ouvert dans ce texte. On est loin d’une certaine hostilité passée…

5) Enfin, il est question de soutenabilité. J’en retiens trois points.

  • Une critique forte et bienvenue de la notion d’épargne nette ajustée (ou épargne véritable) de la Banque mondiale, tentative très économiste visant à exprimer en monnaie tous les patrimoines ou « capitaux » économiques, humains et naturels. Le collectif FAIR avait mené cette critique il y a un an. Exit l’ENA, voilà une bonne chose.


  • Une orientation (préconisée par la commission Stiglitz) visant à distinguer la « soutenabilité économique » (qui serait exprimable par un indicateur monétaire agrégeant des stocks de capitaux économiques classiques, de capital humain et de capital de ressources fossiles exploitées, mesurées à leurs prix de marché) et la soutenabilité environnementale, qui ne pourrait relever que d’indicateurs physiques multiples. Il me reste ici deux problèmes. D’abord, cette idée (de la commission Stiglitz) d’une claire séparation entre le bien-être présent et celui « des générations futures » est en train d’être dépassée par les faits : la crise écologique affecte déjà les générations présentes, il suffit de lire l’excellent rapport 2008-2009 du Pnud pour s’en convaincre. Ensuite et surtout, la mesure de la soutenabilité « économique », certes bien plus présentable que l’ENA, est quand même sacrément contestable, et d’ailleurs le document en signale honnêtement les limites, en des termes plus diplomatiques que mon jugement, que voici : 1) la mesure du « capital humain » par les dépenses d’éducation, c’est à peu près n’importe quoi, même en restant dans la logique de la comptabilité nationale : 2) la mesure de la soutenabilité dans l’accès aux ressources fossiles sur la base des prix de marché alors qu’approchent les pics du pétrole et d’autres matières premières, c’est tout sauf de la soutenabilité. C’est comme si vous disiez à des gens qui dépendent de l’eau d’un puit qui est en train de se tarir à toute vitesse qu’ils sont dans une situation soutenable tant qu’il y a encore de l’eau ! On comprend mal pourquoi les auteurs, après avoir fait la liste de toutes les bonnes raisons qu’il y aurait de ne pas réaliser le calcul suggéré par la commission, l’ont malgré tout effectué ensuite. Je ne vois pas ce qu’on peut trouver d’intéressant pour l’action politique ou pour l’éducation populaire dans cet indicateur obscur et dans les résultats obtenus.


  • Pour le reste, les deux indicateurs d’émissions de CO2 (par la production, et par la demande finale des ménages) sont clairs. La principale critique formulée à l’encontre de l’empreinte écologique (la part très importante de l’empreinte liée aux émissions de carbone dans l’ensemble rendrait l’empreinte totale peu intéressante) me semble vraiment faible. C’est comme si l’on disait que dès lors que les services représentent les trois quarts du PIB, on n’aurait plus besoin de le calculer dans l’industrie et l’agriculture !

Quoi qu’il en soit de mes petites réserves, elles comptent bien moins que l’avancée ici réalisée. Un investissement lourd et utile.

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Annexe : Les incertitudes relatives à l’utilisation des « parités de pouvoir d’achat » pour comparer les données (PIB par habitant, revenus, consommation, etc.) des différents pays.

Je rappelle ce dont il s’agit. Quand on dispose par exemple de mesures du revenu moyen des ménages en dollars pour les Etats-Unis et en Euros en France, comment faire pour savoir lequel est « réellement » le plus élevé et de combien ? On sent bien que la conversion simple par les taux de change des monnaies est un mauvais outil, par ailleurs fluctuant selon la spéculation et les rapports de force économiques. On privilégie alors une méthode raisonnable qui consiste à mesurer le coût d'un « panier » de biens et de services identiques achetés dans chacune des monnaies des pays concernés et à en déduire un taux de change « réel ». C’est raisonnable, mais en réalité c’est truffé d’incertitudes, d’une part en raison du fait que les gens ne produisent et ne consomment pas des paniers de même structure dans ces pays, mais surtout parce que la qualité des produits et surtout des services peut être très différente, avec peu de moyens d’en tenir compte. C’est au fond le même problème qu’avec les incertitudes de l’indice des prix dans un seul pays, mais considérablement redoublé. Quelle est la marge d’incertitude ? Nul ne le sait, mais, ayant un peu travaillé cette question dans les années 1990 avec des collègues américains, je l’estime prudemment à plus ou moins 10 % entre pays dits développés, notamment en raison du poids des services dans le tout. Autant dire que lorsqu’on constate par exemple que la consommation élargie des ménages est supérieure de 2 % en France à son niveau en Allemagne, cela n’est pas concluant comme classement.

Billet mis en ligne le 23 juin 2010.