« Le travail n’est pas un produit toxique. C’est de ne pas pouvoir le faire correctement qui l’est.»(Yves Clot)


Tous les analystes du travail sont d’accord : dans le monde du travail aujourd’hui domine le désarroi – que l’on parle de souffrance, de risques psychosociaux, etc. - car on demande aux salariés de faire des choses qui sont contraires à leurs valeurs, à leurs conceptions du métier, ou qui n’ont pas de sens. Le sentiment prévaut qu’on demande de faire des choses impossibles, en fixant des objectifs irréalistes ou sans donner les moyens de les atteindre, que les managers ne veulent connaître que le travail « prescrit » et ignorent le travail « réel », là où pourtant se déploient les savoir faire professionnels et l’inventivité.

La fonction publique, avec le déploiement du « Nouveau management public », n’est pas épargnée. Par-delà les particularismes sectoriels, la recomposition de l’Etat fait converger les réformes : rôle de l’évaluation et nouveaux critères de performance, nouvelles normes de travail et éclatement des collectifs institutionnels ou auto-institués, remise en cause des valeurs qui caractérisaient les services publics et l’Etat providence, etc. Ainsi ce sont le sens du travail, les formes de « mise au travail » des agents, les rapports entre les salariés et avec la hiérarchie qui s’en trouvent affectés. Les agents sont de plus en plus soumis à l’injonction d’autonomie alors même que ces réformes sont imprégnées de la mainmise des experts et de la défiance vis-à-vis du terrain. Le client prend la place de l’usager et a fortiori du citoyen. Le savoir faire des professionnels est dénié.

L’Éducation nationale et ses personnels sont concernés : pilotage du système par des indicateurs quantitatifs, renforcement des hiérarchies intermédiaires et lente modification des formes d’évaluation, multiplication des tâches, en particulier des tâches « annexes » pour les enseignants, etc. Le gonflement du nombre et de la taille des B.O. témoignent de la frénésie de réformes. Les prescriptions se multiplient, mais restent floues. Depuis les années 80, et de façon précipitée depuis quelques années, les réformes y ont été conduites en partant de l’idée de changer l’école sans ceux qui y travaillent, manifestant une méfiance vis-à-vis du travail.

La façon dont les programmes d’enseignement, du primaire ou récemment du lycée, sont élaborés est un bon exemple de cette manière de faire : pas de bilan préalable, programmes bâclés par des groupes composés essentiellement d’universitaire ou d’inspecteurs, prise en compte à dose homéopathique des réserves et critiques lors de la phase de concertation « en ligne ». Les professionnels sur le terrain sont a priori suspects de conservatisme et de corporatisme.

Christophe Dejours, dans une tribune libre publiée par Le Monde en février dernier, dénonçait l’hégémonie des gestionnaires, qui ne veulent rien savoir du travail réel, il appelait à « introduire de nouvelles méthodes permettant de penser (…) le travail collectif » et à une reprise en main des salariés sur leur travail, notamment au moyen de coopération afin de « mettre en accord les différents points de vue sur la manière d'interpréter les ordres, de les enfreindre, de les contourner ».

Deux initiatives récentes de professeurs de lycée, en Sciences économiques et sociales, d’une part, et en Histoire-Géographie, d’autre part, vont dans ce sens d’une reprise en main collective sur les programmes.


L’APSES, dans un communiqué, appelle à « contourner des programmes inapplicables ». L’association estime que les professeurs « serons contraints d’aller bien au-delà de l’habituelle liberté pédagogique pour contourner l’obstacle que constituent ces programmes à la formation de nos élèves, pour continuer à exercer correctement leur métier ». L’APSES demande « à chacune de ses régionales d’organiser les réunions de travail nécessaires pour alléger, restructurer et réincarner les textes officiels, reconstruire les programmes sur la base de grandes questions contemporaines plutôt que sur un cloisonnement strict entre sciences sociales, et rétablir le pluralisme théorique lorsqu’il est compromis ». Ce processus visant à aboutir à une proposition unifiée afin d’éviter que chacun ne bricole son programme dans son coin.

Une initiative de professeurs d’Histoire-Géographie en lycée, estime que le programme de première est « à refaire ».

Les signataires du texte considèrent que le volume du programme en regard du temps disponible « interdira à l’enseignant de faire avec des contenus, quels qu’ils soient ». Ils estiment qu’il n’est « plus possible de bricoler chacun dans notre coin avec les prescriptions, comme nous le faisons tous depuis toujours quand il s’agit de faire les programmes « à notre main ». C’est bien de reprendre la main qu’il s’agit, et de saisir l’occasion d’un programme impossible pour récréer du collectif autour de cet enjeu ».

Pour les initiateurs de la pétition, il s’agit de faire en sorte que le programme de première « corresponde à l’idée fondamentale que nous nous faisons de notre métier ». Aussi avancent-ils un certain nombre de propositions afin de redonner de la cohérence et de faire le tri dans les « études » proposées par le programme.

On voit bien ce qu’il y a de commun dans ces deux démarches : face à des programmes jugés inacceptables : infaisables, incohérents, dogmatiques …, la volonté de « reprendre la main » sur un aspect du métier à travers un travail collectif d’interprétation et de re-construction de programmes qui n’aillent pas à l’encontre des valeurs professionnelles.

Les auteurs de ces initiatives sont aussi conscients d’un risque commun à ces démarches : celui d’un « éclatement » des programmes qui irait à l’encontre de leur volonté de maintenir un cadre national aux programmes et aux évaluations terminales.

Les programmes ne sont qu’un des éléments qui structurent le travail enseignant. Ces initiatives, si elles sont suivies, peuvent constituer une étape vers la (re)prise en main des conditions d’exercice de leur métier par les enseignants. D’autant que, dans le même temps l’APSES conteste également la nouvelle épreuve prévue au baccalauréat et ses effets prévisibles en amont sur le travail en classe.

Mais il faudrait aussi que ces initiatives ne restent pas isolées, et trouvent des relais syndicaux, qui sont les mieux placés pour engager et soutenir les salariés dans la transformation du travail.

Gérard Grosse

Billet publié le 26 avril 2011