Cela commence très fort, le 28 novembre avec un article signé d’un chef d’entreprise nommé Frédéric Lemaître sur le site Atlantico. Rien de nouveau, mais du concentré. L’auteur postule que la série ES aurait vocation à former une « élite marketing et commerciale ». Il ignore qu’il existe au lycée (mais il est vrai qu’il s’agit d’une série technologique qui ne doit pas faire partie de son champ de connaissance) une voie (STG) plus particulièrement destinée à la formation dans les disciplines de gestion, comptabilité, commerce, etc. Il affirme, froid mensonge pour quiconque a, ne serait-ce que jeté un coup d’œil sur les programmes, qu’en SES « on apprend comment fonctionne un syndicat plutôt qu'une entreprise ». Il avance, horreur suprême, que la macroéconomie est enseignée « sous le prisme marxiste ». On attend les preuves. Mais il est vrai que Monsieur Lemaître puise son inspiration chez le président de l’UNI qui doit être un expert en matière de détection du marxisme.
Pourtant à en suivre l’auteur de l’article, tout cela est réparable, il suffit de former les professeurs en les envoyant en stage (de rééducation ?) en entreprise.
La deuxième partie de l’article cité permet de mieux comprendre où l’auteur veut en venir : à une célébration des vertus des placements en Bourse, et surtout de la véritable « révélation » que fut pour ses nouveaux actionnaires la première assemblée générale des actionnaires de France Telecom. Il faudrait que les salariés de France Telecom, dont on sait combien ils sont heureux de leurs conditions de travail, lisent la description émue de ce pur moment de bonheur qu’a été cette assemblée générale. Ils comprendraient mieux que, pourvu que chacun reste à sa place, on peut avoir, rien qu’en « touchant une action », un accès direct à la microéconomie.
Là, bien sûr, s’il s’agit de foi et de révélation, il n’y a plus rien à dire !

Le même jour, dans le très sérieux quotidien « Les échos », un article d’Olivier Dassault et Jean-Michel Fourgous, tous deux députés, et contresigné par une douzaine d’autres députés qui se réclament pour la plupart de la « Droite populaire », vient compléter le tableau. Le point de départ en est le résultat d’un sondage qui constate, une fois de plus, l’inculture économique des français. Peu importe ici les limites, fréquentes, de ce genre de sondage. Suivons plutôt les auteurs dans la recherche des causes de cette méconnaissance et, plus grave, de la défiance supposée des français vis-à-vis de l’économie de marché. On en apprend de belles.
On apprend d’abord que, depuis un moment, l’ENA a remplacé l’école des cadres du Parti Communiste comme centre de diffusion des théories révolutionnaires. En effet la sous-culture (au passage, la « sous-culture » n’a rien avoir avec une culture inférieure, mais bref) économique des français tiendrait d’abord à « l’envoûtement marxiste de nos élites ». Elites dont on apprend un peu plus loin qu’elles sont dans leur immense majorité passées par le moule de l’ENA (que le second des deux auteurs a déposé une proposition de loi pour la faire disparaitre). C’est donc à l’ENA qu’ils ont été envoutés par les mânes du vieux barbu ! Ce qui est vrai des français en général l’est tout autant pour les journalistes : eux aussi « sous-cultivé » économiquement, ils sont … majoritairement de gauche. Autant dire marxistes.
Autre grand coupable : l’école, l’insuffisante formation en économie qui y est dispensée et le pessimisme des enseignements. Et les deux auteurs de ressortir l’exemple, toujours le même, cher à Michel Pébereau, du tableau de Jean-Léon Gérôme représentant un marché aux esclaves, qui, dans un manuel, illustrait les dérives possibles de la marchandisation.
Mais c’est vrai aussi, pourquoi parler de chômage, de précarité, de ce qui va mal en économie, alors que tout ne va pas si mal estiment les deux hommes d’affaires-députés ? Les concernant, on veut bien le croire. Il ne faut pas oublier le dernier grand responsable de la désinformation des français en matière d’entreprise et d’économie de marché, le magazine Alternatives économiques. Philippe Frémeaux, directeur de publication et directeur du conseil d’administration de la SCOP Alternatives économiques, donc chef d’entreprise, sera certainement étonné d’apprendre qu’il dégoûte le lycéen de l’entreprise.
Et le résultat de toute cette œuvre de dénigrement de l’entreprise : un point de croissance en moins. Je serais journaliste à Alternatives économiques ou professeur de sciences économiques et sociales, je ne serai pas fier d’être ainsi responsable de la crise et du chômage !

Il est question de la tribune précédente dans la troisième salve, le 1er décembre, dans Challenges, et on y apprend que les deux députés souhaitent obliger les enseignants à suivre un stage de six mois minimum dans une entreprise "afin de se familiariser avec le monde économique marchand et avec l'économie réelle". On peut être anti-marxiste et adepte des méthodes de rééducation dignes de la Révolution culturelle. L’article d’Alantico cité ci-dessus, ne proposait pas autre chose que ces fameux stages en entreprise – pour accéder à la « révélation » du miracle de l’économie de marché ? Qui fournit les « éléments de langage » cette fois ?
Jean-Michel Fourgous déclare aussi que "Tant qu’on n’a pas vendu un produit à un client, on a rien compris à l’économie" confondant allègrement commerce et économie. Mais faut-il en conclure que la symétrique est vrai : qui a vendu un produit à un client a compris l’économie ? Etudiants, nul besoin de vous échiner sur les bancs de la faculté, devenez vendeurs chez MacDo et vous serez économistes.

Tant de contre-vérités, de méconnaissance et de mauvaise foi serait simplement pitoyable si, d’une part, cela n’émanait pas de représentants du peuple supposés un tantinet responsables, et, d’autre part, ne laissait pas augurer d’une nouvelle vague d’attaques idiotes contre les sciences économiques et sociales et plus généralement contre le souci d’une formation et d’une information sérieuse et raisonnée en matière économique et sociale comme celui que manifeste l’IDIES par exemple.
L’association des professeurs de sciences économiques et sociales, manifestement excédée par ce retour des fables que l’on espérait oubliées a répondu d’un sec communiqué où il est notamment écrit : Alors que la crise fait rage, 14 députés UMP occupent leur temps précieux à stigmatiser un enseignement, celui des SES, qui est pourtant essentiel à la compréhension des événements actuels.
Affligeant en effet.

Gérard Grosse

02 décembre 2011