Erwan Le Nader, président de l’APSES, l’association des professeurs de Sciences économiques et sociales

Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a reçu mercredi 24 janvier des mains du Professeur en Sciences Politiques Pierre Mathiot un rapport préconisant une réforme substantielle du baccalauréat et du lycée général et technologique.

Le projet proposé suscite actuellement de vives inquiétudes. L’introduction du contrôle continu dans l’obtention du baccalauréat risque de lui faire perdre en partie sa valeur nationale – le diplôme obtenu en Seine-Saint-Denis ouvrira-t-il les mêmes portes que celui obtenu à Henri IV ? – tandis qu’il placera dès la classe de première les élèves dans un régime d’évaluation permanente. L’idée de laisser les élèves choisir assez librement les disciplines « majeures » et « mineures » qu’ils suivraient au-delà du tronc commun pourrait apparaître séduisante. Mais dans un contexte où la sélection dans l’enseignement supérieur va croissante, ce libéralisme scolaire risque avant tout de profiter aux « initiés » qui sauront dès la classe de seconde identifier les parcours rentables pour intégrer les filières post-bac de leur choix et conduire à creuser encore davantage les inégalités sociales à l’école. Ce libéralisme scolaire risque avant tout de profiter aux « initiés » qui sauront dès la classe de seconde identifier les parcours rentables pour intégrer les filières post-bac de leur choix.

Au-delà de ces problèmes généraux – qui sont d’ampleur – il n’est pas inutile de restreindre également la focale pour entrer dans le détail du curriculum proposé car il dessine le projet de formation intellectuelle des générations futures. Nous proposons de le faire ici à partir du cas de la place qui serait accordée aux sciences économiques et sociales (SES) dans ce futur lycée. Cette discipline maintenant cinquantenaire associe diverses sciences sociales – au premier rang desquelles l’économie, la sociologie et les sciences politiques – pour mieux appréhender des enjeux de société tels l’emploi et le chômage, la croissance et le développement durable, les inégalités entre femmes et hommes, ou les déterminants des choix politiques pour ne prendre que quelques exemples.

La série ES remise en cause

Aujourd’hui, les SES ne sont proposées aux élèves de seconde qu’en tant qu’enseignement d’exploration optionnel à hauteur de 90 minutes par semaine. Elles sont ensuite un passage obligé pour les seuls élèves s’orientant en série ES. Alors qu’il existe un accord assez large pour dire que la culture économique et sociale devrait faire partie du bagage de tous les lycéens. Le rapport Mathiot introduit à cet égard deux nouveautés : les SES intégreraient les enseignements de tronc commun de la classe de seconde – cependant seulement au premier semestre, et pour un horaire indéterminé, dont il ne faudrait pas qu’il soit réduit à peau de chagrin – et seraient offertes en option « mineure » à tous les élèves de première et terminale, y compris ceux qui suivraient des parcours à dominante littéraire ou scientifique.

En l’état, le projet de réforme du baccalauréat nous semble soulever plus de problèmes qu’il n’apporte de réponses. Pour autant, le projet remet profondément en cause la série ES qui offre pourtant aux élèves un parcours cohérent et approfondi de formation aux sciences sociales. S’il est de bon ton de critiquer l’actuelle série S qui servirait avant tout de série permettant la sélection sociale ou de s’inquiéter de la désaffection connue par la série L, la série ES peut se satisfaire d’un certain succès. Elle regroupe aujourd’hui un tiers des élèves de la filière générale, avec des effectifs croissants qui attestent de son attrait. Série de la mixité – l’origine sociale de ses élèves est identique à celle de l’ensemble des élèves de seconde – elle permet des poursuites d’études diversifiées avec des taux de réussite élevés.

Dans le projet de nouveau lycée, les élèves de première et terminale de filière générale, outre les enseignements de tronc commun, devraient choisir une majeure de deux disciplines puis deux options mineures qui pourraient changer à chaque semestre. Les couples de disciplines constituant une majeure seraient identifiés en un parcours « scientifique » d’une part (par exemple avec la majeure Mathématiques/Physique-Chimie) et un parcours « lettres-humanités-société » d’autre part. Les SES seraient cantonnées dans ce dernier ensemble, déniant ainsi la spécificité d’une troisième culture qui a justement l’attrait de se situer au croisement des sciences et des humanités. La cohérence d’ensemble du parcours de formation permise par l’existence des séries – permettant d’envisager la rédaction des programmes en complémentarité entre les SES, les mathématiques, l’histoire-géographie ou la philosophie par exemple – serait annihilée par le jeu d’un libre choix complet des options mineures.

Baisse des horaires

Pour ne prendre qu’un exemple, il n’apparaît pas envisageable qu’un élève choisissant une majeure SES/Histoire-géographie se contente de la formation minimale en mathématiques qui serait assurée en tronc commun. Cela hypothéquerait en particulier sa réussite dans de nombreuses filières de l’enseignement supérieur. De même, quelle logique y aurait-il à ce qu’un élève qui souhaite se spécialiser en majeure SES dispose en réalité d’un volume horaire d’enseignement réduit par rapport à la situation actuelle? C’est pourtant bien ce qui semble se dessiner compte tenu des volumes horaires aujourd’hui évoqués et du fait que l’année de terminale serait amputée par la passation du bac au mois d’avril pour les disciplines choisie en majeure. Cette baisse des horaires disciplinaires, alors même qu’à aucun moment le rapport n’évoque la possibilité de maintenir les moments d’enseignements en demi-classe – pourtant indispensables pour initier les élèves aux démarches des sciences sociales et les préparer aux épreuves du baccalauréat – serait particulièrement préjudiciable à la fois pour la formation citoyenne des élèves et leur réussite dans l’enseignement supérieur.

En l’état, le projet de réforme du baccalauréat nous semble soulever plus de problèmes qu’il n’apporte de réponses aux défis que rencontre le système éducatif. Le calendrier annoncé par le ministre, qui prévoit de présenter un projet de loi en conseil des ministres le 14 février prochain, ne laisse que trois semaines de temps de « concertation ». Un délai à la fois dérisoire et déraisonnable alors qu’il propose une transformation qui engage pour au moins une décennie.

''Cette tribune a été initialement publiée sur Alternatives Economiques''