Un rapport attendu

Hasard du calendrier ou pas, la remise de ce rapport intervient quelques semaines après la création d’une « initiative pour le pluralisme en économie» qui critiquait l’absence de pluralisme (théorique, méthodologique) des enseignements d’économie à l’université, leur manque de perspective historique et de rapports aux faits et aux institutions. Rien d’étonnant à ce que les étudiants désertent ces enseignements puisque, comme on peut le lire dans les annexes du rapport Hautcoeur, de 2002 à 2012, les effectifs en premier cycle de sciences économiques ont fondu des deux-tiers ! Signalons cependant que la baisse est beaucoup moins sensible en deuxième cycle ou en économie-gestion. Mais cet absence de pluralisme dans les enseignements, très précisément mis en lumière par l’enquête menée, l’an dernier par les étudiants du collectif PEPS-économie , résulte surtout de l’absence de pluralisme dans les recrutements des enseignants, maitres de conférence et, surtout, professeurs. C’est ce que, enquête à l’appui , dénonce l’Afep qui demande aussi la fin du particularisme de l’agrégation de sciences économiques, ainsi que la création d’une nouvelle section (économie et société) au conseil national des universités .

Pour changer les enseignements, il faut changer les enseignants c’est-à-dire leur recrutement et leur mode d’évaluation qui, aujourd’hui, conduisent à entretenir un quasi monopole de l’économie mainstream. Réforme des contenus (et des modalités) d’enseignement, réformes de l’évaluation et du recrutement des enseignants, les attentes étaient fortes. Que propose le rapport Hautcoeur ?

Un travail sérieux … avec des œillères


La commission Hautcoeur a auditionné, a recueilli les données sur les enseignements, l’orientation et le devenir des étudiants, a relu les études antérieures sur l’enseignement de l’économie. Elle était composée de professionnels reconnus. Néanmoins, alors qu’il était écrit dans la lettre de mission « Nous devons veiller tout particulièrement à maintenir ou même enrichir la diversité des options théoriques et des méthodes », la commission ne laissait aucune place aux courants hétérodoxes . Gênant.
De même, au centre du rapport, la conviction qu’il y a des principes communs à tous les économistes : « raisonnement à la marge, attention donnée à la structure de l'information et des incitations, raisonnement en équilibre général, reconnaissance des arbitrages et du coût d'opportunité, et du triptyque production – échange – répartition des richesses ». Est-il si sûr qu’il s’agisse de principes communs (les fameux « fondamentaux » pour lesquels plaidait le rapport Guesnerie) ? N’est-on pas là au cœur de l’outillage conceptuel de la théorie néoclassique ?

Un rapport qui répond (en partie) aux attentes des étudiants …


Renforcer l’enseignement des faits et des institutions économiques (proposition 3), développer les approches économiques différenciées « enseigner différentes théories, approches méthodologiques et épistémologiques, et leurs évolutions historiques, afin que les étudiants n’appliquent pas un modèle unique à la compréhension des faits économiques et des divers modèles de capitalisme … » (page 21), favoriser la pluridisciplinarité dès le premier cycle (proposition 1). D’une façon générale, attention portée à la pédagogie : enseignement en petits groupes, recours au numérique, suivi personnalisé, évaluation des enseignants par les étudiants …
Voilà bien des préconisations où le collectif Peps-économie peut reconnaitre nombre des propositions, ce qui ne l’empêche pas de pointer les ambiguïtés du rapport : prévalence d’une vision qu’on pourrait appeler « néoclassico-centrée » de l’économie, manque de précision sur les liens nécessaires entre théorie et empirie, conception pauvre de la pluridisciplinarité.

… mais qui risque de décevoir les enseignants soucieux de pluralisme


En effet, le rapport Hautcoeur avance des propositions qui devraient permettre de mieux évaluer l’activité des enseignant- chercheurs et de valoriser leur investissement pédagogique : « Elargir les critères d’évaluation de la recherche et prendre en compte différents supports et formats » (proposition 5), « Revaloriser les salaires des enseignants-chercheurs, en particulier des maîtres de conférence (proposition 11) et valoriser à l’identique enseignement et recherche dans le recrutement et le traitement (proposition 14). Il est préconisé aussi de « sortir de l’obsession des classements » (page 26) et d’élargir les critères de recrutement aux postes de professeur.
Mais il se refuse à envisager la création de la nouvelle section au CNU que réclame l’Association française d’économie politique. Et, dans un souci œcuménique plaide pour une « coopération » entre Afep et AFSE (Association française de science économique ) (proposition 19).

Avec ce qui ressemble à un vœu pieux de « réconciliation », le rapport atteint ses limites. En voulant considérer la science économique comme un ensemble de variations autour d’un « cœur » de fondamentaux partagés par tous, et donc les économistes comme une « grande famille » et non comme un champ où l’économie mainstream est hégémonique et potentiellement monopolistique, le rapport risque de se condamner à n’être qu’un « rapport de plus », après celui de M. Vernières en 1999 et celui de J-P. Fitoussi en 2001.

Car, finalement, qu’est-ce qui pourrait donc pousser les enseignants-chercheurs actuels façonnés au moule de l’économie formalisée, de la croyance irraisonnée à la toute-puissance des marchés, de la course à la publication dans une revue de rang A, à changer, à devenir ces pédagogues férus de pluralisme méthodologique et théorique et adeptes de la pluridisciplinarité ?
Les étudiants de Peps-économie l’ont bien compris car, quoique plutôt favorables aux conclusions du rapport, ils veulent « pousser à la roue » afin que ces dernières ne restent pas lettre morte.

Modifier la « structure des incitations » comme le préconise le rapport Hautcoeur ? On peut craindre qu’en refusant la création d’une nouvelle section du CNU (qui ne résoudrait certes pas tout, et notamment pas la question pédagogique !) le rapport se prive d’un levier décisif pour faire advenir cet enseignement pluraliste qu’il appelle sincèrement de ses vœux.

Gérard Grosse
Billet publié le 11 juin 2014

Post scriptum. 13/06/14

Comme on pouvait l’anticiper, l’Association française d’économie politique (Afep) est déçue par les conclusions du rapport Hautcoeur, dont « les préconisations se limitent à la formulation de vœux pieux quant à la défense du pluralisme », regrettant en particulier que la seule solution qui permettrait selon elle de diversifier le recrutement des enseignants en faveur de plus de pluralisme, la création d’une nouvelle section au CNU, soit rejetée par le rapport.

Faut-il attendre maintenant de Benoît Hamon qui, avant qu’il ne devienne Ministre de l’Education nationale, s’était prononcé pour cette création, qu’il mette en conformité ses déclarations et ses actes ? Mais ce faisant il désavouerait sur ce point les conclusions du rapport que sa secrétaire d’Etat en charge des universités avait commandé.