Consommer autrement : le consommateur s’affirme “consomm’acteur”, par le choix de produits plus respectueux de l’homme, de sa dignité, de sa santé et de son environnement : des produits bio à ceux du commerce équitable, du recours aux “Amap” aux pratiques de tourisme solidaire, des écoproduits aux filières de recyclage, les opportunités de s’engager au quotidien en mettant du sens dans ses actes d’achat se multiplient. Et si ces alternatives de consommation restent encore limitées d’un point de vue économique, elles progressent rapidement et bénéficient d’une réelle notoriété auprès du grand public.

Epargner autrement : ces dernières années, l’épargne solidaire a connu un bel essor en France, avec une forte croissance du nombre d’épargnants solidaires (plus de 200 000 en 2005, 10 fois plus qu’en 1999) et des montants épargnés (bientôt un milliard d’euros d’encours). L’épargne solidaire permet aux épargnants d’investir, non plus uniquement en fonction de principes financiers, mais également en vertu de critères de solidarité et de proximité.

Travailler autrement : près de 2 millions de français (+ 50 % par rapport à 1990) travaillent aujourd’hui dans des groupements de personnes (associations, coopératives, mutuelles, fondations) qui se distinguent des entreprises publiques et des sociétés de capitaux, notamment par leur gouvernance démocratique : l’assemblée générale réunissant leurs membres est souveraine et fonctionne selon le principe “une personne - une voix”.

Entreprendre autrement, une réalité plurielle


Les entrepreneurs qui placent au coeur de leur projet économique l’Homme, son territoire ou son environnement constituent de véritables traits d’union entre ces formes alternatives de consommation, d’épargne et de travail. Ils sont des dizaines de milliers, aux profils très variés (anciens travailleurs sociaux, cadres d’entreprises privées, jeunes diplômés,…), à faire vivre cette autre façon d’entreprendre. À leurs côtés : des centaines de milliers de salariés et des millions de bénévoles.

Leurs entreprises prennent des formes diverses, en terme de statuts (associations, coopératives, mutuelles, fondations, Sa(rl),…), de secteurs (des plus classiques aux plus récents/innovants : services aux entreprises et aux personnes, nouvelles technologies,...), de taille (des régies de quartier aux grands acteurs comme Bretagne Ateliers ou Jardins de Cocagne,…), “d’âge” (des pionnières historiques comme la Macif ou le Crédit Coopératif aux jeunes Scic créées depuis 2002), etc.

Une majorité d’entre elles évoluent dans le champ de “l’économie sociale” ou de “l’économie solidaire” (1). Elles ont également en commun une capacité à articuler trois dimensions essentielles :

  • Un projet économique : prise de risque, production de biens et services, modèle économique viable, réponse à une demande, création de richesses et d’emplois, indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics...
  • Une finalité sociale : lutter contre l’exclusion, créer ou maintenir des emplois durables et de qualité, valoriser un territoire, un patrimoine ou un environnement, garantir un juste revenu aux producteurs, développer du lien social…
  • Une gouvernance participative : implication/participation des parties prenantes, processus de décision non fondé sur la propriété du capital, rémunération limitée du capital, excédents investis au service des hommes et du projet…

Si elles partagent avec les entreprises “classiques” l’affirmation d’un projet économique et la nécessité de dégager des excédents, elles s'en distinguent très nettement par leur finalité : le projet économique et les excédents ne sont pas une fin en soi mais bien des moyens au service d’un projet social. Qui plus est, ces “entreprises sociales”, projets collectifs par essence, s’attachent à rémunérer de manière raisonnée leurs dirigeants et leurs éventuels actionnaires.

Elles diffèrent aussi foncièrement des entreprises socialement responsables pour qui la finalité sociale ou la gouvernance participative ne sont pas des fondamentaux au cœur du projet, mais des exigences connexes à intégrer progressivement dans la marche normale de l’activité.

Un potentiel de développement important, des obstacles à lever

Depuis quelques années, cet “entreprendre autrement” suscite un regain d’intérêt de la part des créateurs d’entreprise potentiels mais aussi de nombreux acteurs économiques, publics, médiatiques ou éducatifs (exemple : création de la chaire d’entrepreneuriat social de l’Essec). Il contribue en effet efficacement à créer des emplois, à renforcer la cohésion sociale, à préserver l’environnement et, plus globalement, à soutenir le développement local.

Loin d’être un éphémère effet de mode, il s’agit d’un véritable mouvement de fond, au carrefour de tendances durables : transformation des systèmes de protection sociale et des formes de solidarité, volonté de répondre à des problèmes sociaux et écologiques persistants voire aggravés, nouvelles attentes des consommateurs (éthique, écologie, solidarité, transparence,…), envie de “donner du sens au travail” chez les jeunes diplômés comme chez les cadres expérimentés ou encore essor de l’envie d’entreprendre.

Indéniablement, le potentiel de développement de cette autre façon d’entreprendre est important. Pour autant, beaucoup reste à faire pour le concrétiser : mieux informer, mieux former, mieux accompagner les entrepreneurs, autant de défis à relever pour donner à cette “troisième voie” (aux côtés du secteurs public et des entreprises “classiques”) la reconnaissance qu’elle mérite, au regard de son rôle dans la société.

Pour y parvenir, nous sommes convaincus de la nécessité de créer une mobilisation collective fédérant l’ensemble de ceux qui entreprennent autrement. La dynamique existe (2) mais doit être nourrie et encouragée pour être davantage partagée, offensive, ouverte et ambitieuse. Nous pensons que l’approche de l’entrepreneuriat social, pour peu qu’elle soit bien utilisée, est à même d’y contribuer de manière significative.

Petite histoire de l’entrepreneuriat social

L’entrepreneuriat social est une notion jeune qui a émergé dans les années 90 des deux côtés de l’Atlantique. Aux USA, avec notamment la “Social Enterprise Initiative” lancée en 1993 par la Harvard Business School, suivie ensuite par d’autres grandes universités (Columbia, Yale, etc.) et diverses fondations qui mettent sur pied des programmes de formation et de soutien aux entrepreneurs sociaux et aux entreprises sociales.

Dans le contexte américain, l’idée d’entreprise sociale est restée large et assez vague, désignant principalement des activités économiques marchandes mises au service d’un but social. L’entreprise sociale est alors vue comme une réponse novatrice aux problèmes de financement des organisations “non-profit”. Le concept est aussi utilisé pour souligner le caractère innovant et le risque financier assumé par certains types d’initiatives.

En Europe, “l’entrepreneuriat social” fait son apparition au début des années 90 au coeur même de l’économie sociale, sous une impulsion d’abord italienne. En 1991, l’Italie crée en effet un statut spécifique de “coopératives sociales” qui se développent alors fortement, notamment pour répondre à des besoins non ou mal satisfaits par les services publics.

De nouvelles dynamiques entrepreneuriales à finalité sociale ont émergé à cette période dans d’autres pays européens. D’une intensité variable et de natures différentes, elles partagent néanmoins certains traits : création de nouveaux statuts (Italie, Belgique, Finlande, France,…), mobilisation des pouvoirs publics (gouvernement au Royaume-Uni, région Andalouse en Espagne…), apparition de nouveaux dispositifs (incubateurs, financements, accompagnement par Ashoka…) et de nouveaux acteurs (comme la “Social Enterprise Coalition” en Angleterre ou l’Avise en France), développement de secteurs dynamiques (environnement, insertion, services de proximité, commerce équitable…), intérêt pour le sujet du système éducatif, des médias et d’institutions internationales comme l’OCDE.

Nous ne sommes donc pas en présence d’une énième “exception française”, mais bien d’un mouvement de fond international (3).

Pertinence et enjeux de l’entrepreneuriat social

Disons le clairement. La notion d’entrepreneuriat social ne vient pas remplacer, concurrencer ou menacer celle d’économie sociale ou solidaire. En réalité, économies sociale et solidaire d’un côté et entrepreneuriat social de l’autre constituent deux niveaux distincts et complémentaires d’observation du même phénomène : celui d’une autre façon de penser et de vivre l’entreprise et l’économie.

L’économie sociale et l’économie solidaire incarnent une vision plus historique, plus politique, plus institutionnelle ; l’entrepreneuriat social privilégie une lecture plus empirique, plus pragmatique et plus centrée sur les projets (et ceux qui les portent). En proposant un éclairage nouveau des réalités des entreprises de l’économie sociale et de l’économie solidaire, nous pensons que la notion d’entrepreneuriat social peut être utile à plus d’un titre.

D’abord, ce prisme de l’entrepreneuriat social permet de rendre la réalité et l’intérêt de ces entreprises plus accessibles à un large public, bien audelà des “cercles d’initiés”. Il est une manière innovante de toucher ce nombre croissant d’hommes et de femmes, désireux de se mobiliser pour concilier initiative économique et solidarité dans leur travail, qu’ils soient jeunes ou expérimentés, urbains ou ruraux, cadres ou employés, salariés ou demandeurs d’emploi.

De plus, il aide à améliorer le dialogue avec les acteurs de l’économie “classique” - chefs d’entreprise (comme ceux du réseau Entreprendre), écoles et universités, médias, collectivités -, naturellement plus sensibles à l’imaginaire de “l’entreprise” et de “l’entrepreneur”, et dont beaucoup s’interrogent sur l’efficacité sociale et écologique du “tout-économique” ou du “tout-productiviste”.

Enfin - et on le voit d’ores et déjà de par les débats passionnés qu’il suscite - l’approche de l’entrepreneuriat social permet d’enrichir la réflexion sur le “tiers secteur” :

  • en mettant davantage en exergue les sources de tension communes à toutes ces formes alternatives d’entreprise : entre économique et social ; entre dimensions individuelle et collective ; entre approches gestionnaire et militante ; entre utopie et réalisme ; entre principes et pratiques réelles. Ces tensions ne sont pas oppositions : elles sont réalités ! En appuyant “là où ça fait mal”, l’entrepreneuriat social permet de régénérer l’exigence, parfois oubliée, d’une bonne “mise en tension“ des valeurs, des statuts et des pratiques.
  • en élargissant et en partageant l’espace de dialogue, de confrontation et de réflexion au niveau international avec des chercheurs et des acteurs du “tiers secteur” qui ne se reconnaissent pas forcément dans les concepts et la culture d’”économie sociale” ou “d’économie solidaire”.
  • en invitant le monde associatif à approfondir son rapport au marchand et le monde coopératif son rapport à l’utilité sociale ; en jouant le rôle d’un aiguillon, empêchant de se complaire dans l'émiettement et les batailles idéologiques qui imposent de ne rien faire tant que l’on n’a pas choisi son camp...

Nous croyons ainsi que l’approche de l’entrepreneuriat social offre à l'économie sociale et à l’économie solidaire l’opportunité d’accroître la coopération entre leurs différentes familles et de susciter de nouvelles alliances ; de se forger des utopies concrètes et de stimuler l’innovation sociale ; de réinterroger leur projet et de construire des propositions communes ; de renforcer leurs valeurs, leurs statuts et leurs pratiques. Au fond, le message de l’entrepreneuriat social est simple : “l’économique” ne doit pas être l’exploitation, l’inégalité ou l’égoïsme, mais un moyen efficace et puissant à mettre au service de l’homme et de son épanouissement. De même, le “social” ne doit pas être le “ghetto”, le “misérabilisme” ou les “bonnes oeuvres”, mais ce qui crée du lien, de la solidarité et du collectif.

Entreprendre Autrement, Ensemble, La note du Codes n°1, janvier 2007


(1) L’économie sociale se définit par des statuts (associations, coopératives, mutuelles, fondations) et des principes (“une personne, une voix”, non-lucrativité individuelle, liberté d'adhésion, indépendance à l'égard des pouvoirs publics). L’économie solidaire se réfère à des pratiques et des finalités, souvent axées sur le développement local, la cohésion sociale et la lutte contre l’exclusion.

(2) Signes de ce dynamisme : mobilisation croissante des organisations fédératives (Ceges, Cres(s), réseaux,…), « montée en charge » de la thématique dans les Régions, mobilisation des pouvoirs publics (Plan de Cohésion sociale, services à la personne,...) et de la Caisse des Dépôts, apparition de nouveaux dispositifs (couveuses et incubateurs sociaux, outils de financements de France Active,…), croissance du nombre d’entreprises d’insertion, de Scop, Scic, etc.

(3) Les éléments sur l’historique de l’entrepreneuriat social sont tirés des travaux du réseau EMES, vaste projet de recherche sur « l’émergence des entreprises sociales en Europe » (1996-1999), couvrant l’ensemble des 15 pays qui formaient alors l’Union Européenne. Désignant d’abord le réseau de chercheurs aux yeux de son commanditaire, la DG Recherche de la Commission Européenne, ce nom a été conservé lorsque le réseau a poursuivi divers projets sur les entreprises sociales et l’ensemble de l’économie sociale. Il rassemble aujourd’hui 9 centres de recherche spécialisés en ces matières et quelques chercheurs individuels à travers l’Europe.


Billet mis en ligne le 25 novembre 2008.