L’objectif de cette journée est de vous présenter, de partager avec vous et de mettre en débat les idées que nous portons, individuellement et collectivement depuis maintenant presque une dizaine d’années autour de la remise en question du PIB comme indicateur central de richesse ou de progrès de nos sociétés. Quelle est la nature du progrès d’une société, qu’est-ce qui fait sa richesse, comment mesure-on celle-ci, au terme de quels processus les conventions qui permettent de le faire ont-elles été mises en place : ce sont toutes ces questions, sur lesquelles nous avons réfléchi et auxquelles nous avons tenté d’apporter des réponses que nous voulons maintenant partager avec vous. Les membres constitutifs de ce réseau qui organise cette journée sont venus à ces questions à partir d’intérêts et d’approches souvent différentes. Personnellement, je suis venue à la question de ce qui fait la richesse d’une société à partir de travaux antérieurs développés sur la place du travail dans la vie sociale et surtout sur la place relative de la production et des autres activités humaines dans la vie collective. Nous formons un groupe aux approches plurielles et aux points de vue diversifiés, nous ne sommes d’ailleurs pas d’accord sur tout, mais je voudrais justement revenir sur les étapes intellectuelles de la construction de notre réflexion, sur les convictions que nous partageons et sur les raisons de cette rencontre d’aujourd’hui.

1) La remise en cause du PIB et sa critique ne sont pas nouvelles, elles ont été notamment très développées dans les années 70, avec le rapport Meadows, les tentatives de nouveaux indicateurs de Tobin et Nordhaus, ou d’une équipe japonaise... Mais, il y a eu ensuite un grand trou dans la réflexion française sur ces questions, au moins sous cette forme un peu générale. A la fin des années 90, en écrivant « Qu’est-ce que la richesse ? », j’avais la très curieuse impression d’être anachronique, c’est-à-dire de ramener à la surface des questions qui avaient connu leur heure de gloire dans les années 70 (on pense à Illich, à de Jouvenel qui écrivait en 68, Arcadie, essai sur le mieux vivre, au très beau livre de Pierre Kende, l’Abondance est-elle possible ? qui date de 1971, à Gorz) mais qui n’étaient plus de mise, plus du tout d’actualité. Pourquoi ? Sans doute à la fois parce que les questions de quantité primaient sur les questions relatives à la qualité, et sans doute aussi parce que la domination de l’économisme était telle que l’idée même de revisiter les liens entre croissance et progrès était considérée comme taboue. Les années 80 et 90 ont sans doute été au plus haut point celles de la domination sans égale de l’idée que la croissance devait régler tous nos maux et donc que la grosseur du PIB était un proxy sans doute assez bon de la richesse, du progrès, du bien-être, de la santé…d’une société. Et donc des individus ou des petites communautés pouvaient bien être convaincus, chacun et chacune, que l’usage qui était fait du PIB était mauvais et que la vraie richesse n’était pas celle que représente le PIB, cette question n’a pas réussi à passer la barre médiatique pendant d’assez nombreuses années.

Il y a différentes façons de présenter les limites du PIB, sur lesquelles nous sommes désormais tous d’accord : il compte pour zéro des activités très importantes pour le bien-être social et individuel (par exemple il ignore les activités de soins, les activités domestiques, parentales, politiques, bénévoles, qui contribuent on le sait grandement à la reproduction de la société, à son maintien) ; il n’est pas affecté par les inégalités de répartition dans la participation à la production et dans la consommation ; il ne tient pas compte des dégradations apportées au patrimoine naturel à l’occasion de la production ou des activités humaines. Notre surconsommation des ressources naturelles et notre hybris, notre démesure ne laissent pas de trace sur notre comptabilité, parce que celle-ci n’est pas patrimoniale et donc qu’il est tout à fait possible qu’une opération de production fasse augmenter le PIB alors qu’elle s’accompagne de dégradations énormes parfois définitives de notre patrimoine naturel ou de notre santé sociale. Donc, d’une certaine façon, ce qui est le plus important, ce qui fait la cohésion de notre société ou ce qu’on appelle bien à tort l’environnement peuvent être de plus en plus dégradé à mesure que la production augmente sans qu’aucun indicateur ne nous en rende compte, ne nous alerte, ne nous fasse signe sur les risques que courent nos sociétés.

A la fin des années 90, en fait, sans que l’on en ait une vision bien claire et synthétique, commençaient à se développer des indicateurs sectoriels en France : le BIP 40 (baromètre des inégalités, Florence y reviendra) date de 1999, des tentatives d’indicateurs de développement durable se faisaient jour. Mais surtout, dès 1990 arrivait en France la série des Rapports Mondiaux sur le développement humain du PNUD – qui ont constitué pour moi une révélation car ils dessinaient des perspectives concrètes, ils donnaient des instruments permettant d’accompagner une nouvelle réflexion sur la richesse et la croissance. En effet, ils présentaient un nouvel indicateur, l’IDH, qui constituait une première tentative globale pour présenter une autre manière de classer les pays et de représenter le progrès. Avec un tel instrument, même encore limité, il devenait envisageable de changer d’indicateurs pour assoir de nouvelles politiques et pour se donner comme objectif non pas le concept purement opératoire de mondialisation mais bien celui de civilisation : développement humain, société civile administrant le droit d’une manière universelle, retour sur les Idéaux des Lumières.

2) La deuxième époque est très « riche ». Elle a vu d’une part le développement de recherches concrètes sur les autres indicateurs de richesse, menées par Gadrey et Jany-Catrice et d’autre part, l’approfondissement de la problématique avec la société civile et la sphère politique, en particulier avec le rapport confié à Patrick Viveret par Guy Hascouet. Les conséquences sont très importantes : d’une part, nous découvrons ce que Gadrey et Jany Catrice vont appeler « le retard français » : il existe de par le monde, et notamment aux Etats-Unis et au Canada, des dizaines d’indicateurs, indicateur de Santé sociale des Miringoff, indicateur de bien-être économique d’Osberg et Sharpe, indicateur de progrès véritable, indicateurs territoriaux…Des purement environnementaux, des purement sociaux, des mixtes, des monétarisés, des synthétiques…C’est une pêche miraculeuse que ramènent Gadrey et Jany Catrice. Car ils mettent aussi en évidence combien la prise de conscience de l’urgence de se doter d’autres indicateurs est plus développée dans ces pays qu’en France et combien des associations et des mouvements de citoyens engagés, mais aussi des laboratoires de recherches ont su porter ces réflexions. Pendant ce temps Perret confronte la tradition française des indicateurs sociaux et cette autre branche de l’alternative et Viveret met en place des collectifs qui s’emparent de cette question. Le lien avec le PNUD, et notamment Jean Fabre, est opéré.

3) En France, au début des années 2000, les résistances à ces propositions sont très fortes. Elles sont de même nature que celles qu’avaient provoquées les propositions de Tobin et Nordhaus dans les années 70 en France ou l’IDH aux Etats-Unis. Dans les deux cas, on crie au scandale devant la possible remise en cause d’un instrument qui a si bien marché et qui est irremplaçable (les comptables nationaux en France et les experts économistes qui ont une grande aura sont sur une ligne de défense : « touche pas à mon Pib » , et surtout on souligne le caractère nécessairement arbitraire d’une tentative visant à mettre en place d’autres indicateurs. Les limites techniques sont également mises en évidence (synthétique ou non, unique ou multiples, monétarisés ou pas…). Les quelques confrontations que nous avons avec les institutions gardiennes du PIB (rencontre au Plan avec l’OCDE et l’Insee, discussions informelles à l’IGPDE avec l’OCDE..) sont identiques : une fin de non recevoir est opposée ainsi qu’un fort désintérêt.

4) D’où notre stupeur au moment où le Président de la République lance l’idée d’une commission sur les limites des mesures des performances de nos sociétés. Qu’a-t-il pu se passer ? est-ce la profondeur des menaces qui pèsent sur la qualité de notre environnement qui ont provoqué cette prise de conscience ? Quoi qu’il en soit, au moment où nous entendons que brutalement, notre réflexion engagée depuis 10 ans trouve soudain une expression – sans qu’aucun de nous ait été cité ou consulté – nous décidons de nous constituer en collectif de manière à pouvoir entrer en contact avec la Commission Stiglitz, lui dire que nous existons, que nous avons beaucoup réfléchi, beaucoup travaillé, produit aussi des indicateurs notamment régionaux, et aussi de manière à pouvoir la « surveiller ». L’un de nos membres, Jean, est également membre de la Commission Stiglitz et cela constitue évidemment un élément essentiel, Jean y reviendra. Nous nous instituons en réseau informel. Nous serons reçus par la Commission lors de la première réunion de celle-ci à Paris puis nous rencontrerons certains de ses membres en avril.

Aujourd’hui, qui sommes nous et que voulons nous ?

Nous sommes une dizaine de membres fondateurs, ceux que j’ai cités (Gadrey, Viveret, Jany-Catrice, Perret, moi-même) mais aussi des membres de Pekea et d’Utopia, l’Observatoire de la décision publique avec Hélène Combe, le PNUD avec Jean Fabre, le co-président d’Attac, des comptables, des chercheurs, des responsables de collectivités locales, et bien entendu la Fondation France Libertés. Même si nous ne sommes pas d’accord sur tout et si nous n’amenons pas un dogme tout ficelé – nous avons même souvent des débats vifs – nous sommes d’accord sur les points suivants :

  • Il nous faut compléter le PIB par d’autres indicateurs, qui donnent une meilleure image de l’évolution de la société et notamment des risques que nous encourons ;
  • Notre société est dotée d’un patrimoine naturel et social dont les évolutions doivent être suivies. Il y a désormais un accord sur l’existence de ce patrimoine naturel, composé de ressources renouvelables et non renouvelables, et sans doute moins sur l’idée d’un patrimoine social ou d’une santé sociale. Cette santé sociale peut aussi être l’objet de dégradations.
  • Ces risques sont classables en deux grandes catégories : risques que nous faisons courir à l’environnement et qui peuvent rendre notre planète invivable à plus ou moins brève échéance ; risques de « décohésion sociale », d’explosion, de balkanisation, en particulier sous le coup d’inégalités trop fortes
  • Nous devons transmettre à la génération suivante sinon un patrimoine identique du moins un patrimoine susceptible de rendre les mêmes services
  • Nous ne voulons pas développer de nouveaux indicateurs pour le plaisir mais pour disposer de meilleurs signaux sur les évolutions de notre société et pour nous doter de meilleurs outils de pilotage des politiques publiques permettant de redresser la barre
  • Nous n’avons pas de religion sur le nombre souhaitable d’indicateurs complémentaires mais nous savons que comme l’usage de l’IDH l’a montré, la dimension de communication permise par des indicateurs « composites » est essentielle
  • Si des indicateurs subjectifs peuvent être utiles, les indicateurs objectifs sont absolument nécessaires et prioritaires. On ne peut pas rendre compte des évolutions de la société et de l’environnement par les seules approches subjectives, dont l’usage pour les politiques est problématique.
  • Les nouveaux indicateurs ne peuvent pas être construits par des savants mais au terme d’un processus démocratique dans lequel toute la société est impliquée : conférences citoyennes, débats avec les ONG, les syndicats et les grands réseaux, élaborations de scénarios avec différents types d’indicateurs et de pondérations…
  • Un dernier point plus personnel : aujourd’hui plus que jamais, nous devons rompre avec la conception prométhéenne du progrès que nous a léguée le 19ème siècle, rompre avec cette idée que l’homme a pour tâche d’anéantir le naturel et de mettre de l’humain à la place, de spiritualiser la nature.


Mis en ligne le 14 avril 2009.