En même temps que celui de « tronc commun », ont été publiés les projets de programme pour les enseignements de spécialité au choix, « économie approfondie » d’une part, « sciences sociales et politiques » d’autre part. Nous pourrons y revenir plus tard, mais il ne sera question ici que du programme de SES concernant tous les élèves de terminale E.S., dont le projet est en consultation sur le site du ministère.

Ça aurait pu être pire …

Traditionnellement, le programme de terminale est construit autour des notions de « croissance, développement et changement social ». Ici, la question centrale du développement est minorée puisqu’elle n’est reprise que sous la forme du « développement durable » et que sa mesure habituelle, l’IDH, est absente des « notions » considérées comme essentielles.

Néanmoins, globalement, les professeurs de sciences économiques et sociales retrouveront des thèmes « classiques » de la terminale : la croissance, ses facteurs et ses fluctuations, l’emploi et les politiques de l’emploi, l’internationalisation des échanges et de la production, la mobilité sociale, la cohésion et les conflits sociaux, les inégalités et la justice sociale. Pour « rattraper » les apories du programme de première, certains thèmes sont « musclés » par rapport aux programmes antérieurs, comme ceux de la stratification sociale ou de la culture. Ce qui conduit d’ailleurs à un certain aspect « hétéroclite » du programme.

Des développements nouveaux sont consacrés à certains sujets : l’économie du développement durable – envisagée sous le seul angle du climat -, ou la présentation des règlements internationaux.

En première lecture donc un programme qui ne semble pas si éloigné du précédent (datant de 2002) – dont il faut cependant rappeler qu’il avait fait et fait encore l’objet de vives critiques, en particulier sur son excessive lourdeur – qui, tout au plus approfondirait une tendance déjà à l’œuvre depuis celui-là : moins d’entrée par les « questions-problèmes » et plus par les notions, alourdissement de la dimension académique des savoirs à transmettre, normativité des « indications complémentaires » qui prescrivent les démarches didactiques à suivre par les enseignants.

Mais il ne s’agit pas seulement de degré. Ce programme s’inscrit explicitement « dans le cadre des grandes orientations fixées pour le cycle terminal dans le préambule rédigé pour le programme de la classe de première » et, pour l’essentiel, ce qui était critiquable hier l’est toujours aujourd’hui.

…mais ça n’exonère pas ce programme de critiques fortes.

D’abord le caractère encyclopédique de ce projet. L’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, dans un communiqué très critique à l’encontre de la copie ministérielle pointe l’augmentation du nombre de questions à traiter et des notions évaluables … dans un temps d’enseignement diminué d’une heure hebdomadaire.

Ensuite, poursuivant dans la voie tracée avec le programme de première, le projet du groupe d’experts distingue les chapitres économiques (huit), sociologiques (six) et ceux appelant un « regard croisé » (quatre). Comme les durées sont également indiquées, il en ressort que ces « regards croisés » doivent représenter à peine plus d’un dixième du cours. Il est facile de montrer les impasses intellectuelles et didactiques auxquelles conduit ce dogmatisme du strict cloisonnement disciplinaire dont le groupe d’experts a fait un de ses grands principes. L’Apses s’y emploie dans une analyse très détaillée de ce projet de programme.

On peut aussi lui faire la critique d’un « technicisme » exagéré, repérable tant dans les chapitres économiques (les règlements internationaux par exemple) que sociologiques (la mobilité sociale par exemple). L’étude des outils techniques, des schémas de représentation devient une fin en soi. Des têtes de chapitres s’intitulent « Comment représenter le marché du travail ? » ou bien « Comment s’opèrent les règlements internationaux ? » ou bien encore « Comment rendre compte de la mobilité sociale ? ». Des questions qui ne sont pas des problématiques et en tous cas n’incitent pas à la discussion.

Technicisme encore l’absence de dimension de ce que l’on pourrait appeler « méthodologie critique », disons plus simplement une réflexion sur les indicateurs (l’IDH par exemple) et les catégories (les CSP par exemple), leur construction et leurs limites, ce qui révèle un positivisme étroit dans la posture du groupe d’experts.

Ce programme n’est pas exempt non plus d’académisme, j’entends par là la duplication pour un enseignement de lycée, de démarches, de manières de faire typiquement universitaires, qui font peut-être leurs preuves là, quoique l’appel d'une dizaine d'associations d'universitaires publié le 28 février dernier par le site Médiapart incite à en douter, mais pas ici, au lycée.

Je prendrai deux exemples. En sociologie, un chapitre intitulé « Comment maintenir les liens sociaux dans des sociétés caractérisées par la montée de l’individualisme ? », qui doit être traité ainsi : « Après avoir présenté l’évolution des formes de solidarité selon Durkheim, on montrera … ». En économie, le chapitre « Comment représenter le marché du travail ? » où la démarche préconisée est la suivante : « On (…) exposera la présentation néo-classique du marché du travail.(…) on montrera l’intérêt de relâcher les hypothèses du modèle de base… ».

La combinaison du technicisme et de l’académisme conduit à des bizarreries didactiques. Par exemple, les mécanismes plutôt austères des règlements internationaux doivent être présentés, soit. Mais ce qui est susceptible d’accrocher l’intérêt des élèves et de donner du sens au « détour cognitif » que constituent les notions associées, à savoir la globalisation et la crise financières, relèvent de l’enseignement de spécialité réservé aux seuls élèves qui suivront un enseignement « d’économie approfondie ».
Celle de l’académisme et du dogmatisme disciplinaire en conduit à d’autres, comme de séparer le thème économique « Emploi et chômage » et le thème mixte (« regard croisé ») « Travail et emploi ».

Dernière critique, un pluralisme limité, peut être moins avéré que dans le programme de première, mais manifeste néanmoins. Qu’il s’agisse de l’étude strictement néo-classique du marché du travail comme de la posture culturaliste adoptée dans le chapitre sur l’intégration sociale, par exemple.

D’une façon générale, les « indications complémentaires » laissent peu de place aux interrogations et aux discussions, il s’agit surtout de « montrer », « exposer », « mettre en évidence », etc. Il s’agit de transmettre des « fondamentaux » plus que de favoriser le recul critique.

La démarche du groupe d’experts illustre la montée du prescriptif et d’une tendance managériale au sein de l’éducation nationale.

A défaut d’un bilan préalable dressé par le ministère, l’Apses avait procédé l’enquête-bilan du programme actuel de terminale. Le groupe d’experts n’a pas souhaité s’en informer. Il en ressortait en effet notamment deux conclusions. D’une part, le programme était jugé comme d’un volume trop important pour permettre sa véritable appropriation par les élèves. D’autre part, un cloisonnement disciplinaire n’était souhaité que par une toute petite minorité des professeurs ayant répondu à l’enquête.

En fait, la démarche du groupe d’experts de SES semble exemplaire de ce qui aujourd’hui, dans les entreprises comme dans les administrations fait « exploser » la question du travail. L’élaboration en cercle restreint par des experts déconnectés du réel de normes, d’un prescrit infaisable dont on sait qu’il ne laisse pas d’autre choix aux acteurs sur le « terrain » que le refus complet (les « désobéisseurs ») ou bien la ruse, l’accord de façade et le non-respect des consignes en réalité, le « trucage ». Bref, tout cet écart entre le prescrit infaisable et/ou inacceptable et le réel où vient se loger la « métis » du métier.

En réalité, le programme ne sera pas enseigné tel quel car il est trop lourd et trop éloigné de l’ethos professionnel de la majorité des enseignants de sciences économiques et sociales. Mais cela importe peu aux « experts » et la hiérarchie ne voudra pas voir, pas savoir tant que chacun fera semblant.

Sûrs de leurs principes : le strict découpage disciplinaire, l’entrée « par les notions » plutôt que par les « objets », l’empilement des « fondamentaux »… les experts tracent leur route, loin, bien loin des préoccupations des professeurs, sourds aussi aux critiques de la plupart des associations d’universitaires.

D’ailleurs, même s’il est souvent question du travail dans ce programme – facteur de production si l’on est dans un chapitre économique ou source d’intégration sociale si on est en sociologie – le travail concret inscrit dans et contre des formes d’organisation est le grand absent des programmes, de la seconde à la terminale.

Nier les identités professionnelles, croire que le réel peut se conformer au prescrit. Voilà qui n‘est pas sans rappeler la position de la direction de France Telecom, il y a peu encore.

Gérard Grosse

Billet publié le 18 mars 2011