Ce que l’on sait des projets de Luc Chatel concernant la réforme du lycée résulte de compte-rendus de rencontres avec les syndicats, qui n’ont pas toujours tous entendu la même chose. Voilà cependant les grands principes de la réforme: un accompagnement obligatoire pour tous les élèves dont l’horaire (2H) est pris sur les enseignements disciplinaires ; une enveloppe horaire de dédoublements gérée au niveau de l’établissement ; une volonté de « rééquilibrage » des séries générales – entendons augmentation des flux vers la série L (littéraire) en y proposant une offre plus attractive d’enseignements ; une orientation « révisable » en cours d’année ; une spécialisation progressive, limitée en classe de première où les enseignements communs pourraient représenter les trois cinquièmes, plus nette en classe terminale.

La classe de seconde joue un rôle décisif en matière de formation et d’orientation des élèves. Or, les dernières informations laissent entrevoir un sort peu enviable pour les sciences économiques et sociales (SES). Actuellement, en classe de seconde, les SES font l’objet d’un enseignement « de détermination » de deux heures et demie par semaine, choisi par 43% des élèves. Dans le projet Chatel, les SES feraient partie des enseignements « d’exploration » à raison d’une heure et demie par semaine (ou trois sur un semestre), à choisir parmi toute une liste, y compris, semble-t-il un enseignement… « d’économie ». Ce projet, s'il devait être mis en oeuvre, aboutirait d’abord à une situation dégradée par rapport à l'existant: moins d'heures avec les élèves (sans parler des dédoublements gérés localement) et avec moins d'élèves. Ne pas offrir à tous les élèves de seconde une approche d’une discipline centrale d’une des séries de l’enseignement général, voilà qui est contradictoire avec l’objectif affiché d’une orientation plus raisonnée des élèves.

Par ailleurs, s’il devait se confirmer que seraient conjointement proposé un enseignement exploratoire de SES et un autre d’économie (d’autres syndicalistes ont entendu sciences sociales versus économie), on pourrait légitimement l’interpréter, comme le fait Philippe Watrelot sur son blog comme une « machine de guerre » contre les sciences économiques et sociales. Les déclarations récentes de Richard Descoings prendraient alors tout leur sens. Le risque d’une rupture du « front commun » de l’an dernier qui avait donné naissance à la « déclaration de Lyon » et vu se côtoyer les associations de science économique, de sociologie et de science politique, ou se retrouver ensemble CODICE et APSES, serait alors grand.

L’Association des professeurs de sciences économiques et sociales a déjà réagi en lançant un « Appel pour une généralisation des sciences économiques et sociales au lycée » qui a déjà recueilli les signatures, entre autres de Michel Aglietta, Bernard Lahire, Claude Lelièvre, Eric Maurin, Thomas Piketty et Pierre Rosanvallon.

L’histoire semble une fois de plus se répéter, chaque nouvelle réforme du lycée incluant des menaces pour l’enseignement des sciences économiques et sociales. Celui-ci intéresse les élèves et satisfait leurs familles, les universitaires apprécient son apport dans la formation initiale de leurs étudiants, les débouchés dans l’enseignement supérieur et le devenir professionnel des bacheliers ES sont encourageants. On ne comprend décidément pas : pourquoi mettre à mal un enseignement qui marche ?

Gérard Grosse

Billet publié le 11 novembre 2009