Comment expliquer l’invisibilité des plus pauvres dans la statistique publique ?

La statistique nationale repose sur des enquêtes ad hoc ou des suivis de cohortes, et des fichiers administratifs de gestion des prestations sociales. De ce fait se trouvent non comptabilisés tous ceux qui n’ont pas recours aux prestations sociales, pour une raison ou une autre. Le non recours s’explique en effet par de nombreux facteurs, la complexité des dispositifs, la peur de la stigmatisation de la part des personnes qui ont droit à ces prestations, l’existence de situations aux marges de la légalité, la surcharge de travail des travailleurs sociaux.

L’autre facteur explicatif concerne les populations qui sont hors catégorie administrative, comme les jeunes de moins de 25 ans, qui par exemple n’ont pas le droit au RSA, ou les populations qui sont à cheval sur deux catégories administratives au moins, comme les personnes qui sont à la fois salariés et auto-entrepreneurs.

Enfin, la recherche confirme l’instabilité des situations de pauvreté et de précarité aujourd’hui, avec des populations qui sont juste au-dessus des seuils, et donc ne sont pas comptabilisées, mais qui sont fortement exposées à un risque de basculement dans la pauvreté.

Votre étude articule différentes formes d’invisibilité. Quelles sont-elles ?

Cette étude a été réalisée pour l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Nous avons identifié six groupes qui représentent des angles morts de la connaissance en termes de statistique publique : les personnes sans domicile stable dont les personnes hébergées chez des tiers, les sortants d’institution (dont les sortants de prison), l’entourage familial des enfants placés, les personnes logées – qui ne sont pas sans domicile – présentant des troubles mentaux, les travailleurs non salariés pauvres, et les jeunes en milieu rural et les néo-ruraux pauvres.

Chacun de ces groupes est traversé par cinq types d’invisibilité que nous avons mis au jour, ces invisibilités étant corrélées les unes aux autres : il y a d’abord une invisibilité sociale, qui renvoie à l’absence de reconnaissance sociale des personnes précarisées, il y a aussi une invisibilité institutionnelle et administrative, une invisibilité politico-médiatique, qui est non seulement relayée, mais aussi produite par les médias. S’y ajoute une invisibilité recherchée par les publics pauvres eux-mêmes, qui s’ancre souvent dans un isolement social et relationnel, et un sentiment de honte qui alimente l’auto-exclusion, ce dont témoigne par exemple le non-recours aux droits sociaux. Enfin, il y a une invisibilité scientifique, due à l’inadaptation de l’outil statistique qui contribue à masquer certains phénomènes.

Faut-il parler d’invisibilité ou d’invisibilisation ?

Les deux sont indissociables. Le terme d’invisibilité renvoie à une réalité objective, tandis que celui d’invisibilisation désigne un processus avec une intention, sinon de cacher, du moins de ne pas donner à voir. Parler d’invisibilisation, c’est incriminer des acteurs.

La statistique publique n’est pas neutre, elle répond à des logiques politiques. Connaître d’une réalité, la comptabiliser, c’est la reconnaître, et donc l’entériner. Pour les responsables politiques, cela signifie parfois devoir la prendre en charge, par exemple pour les questions d’hébergement. Mais compter peut aussi signifier assigner et parfois stigmatiser, comme le montrent les débats sur les statistiques ethniques, ce qui explique aussi les réticences de certains chercheurs. Il y a toujours une invisibilisation derrière l’invisibilité. Pour autant, visibiliser, et donc compter, n’est pas nécessairement la solution.

Comment remédier à cette situation ?

Il y a bien sûr des améliorations à apporter à la statistique publique. Mais il nous semble important de prendre le temps de s’interroger : pourquoi développer de nouveaux outils ? Que veut-on mesurer ? Quels risques cela comporte-t-il ? L’autre point important concerne la prise en compte des parcours et des trajectoires. Aujourd’hui, de nombreux outils statistiques nous donnent des photographies, alors que les trajectoires familiales, territoriales, résidentielles ou professionnelles sont plus mouvantes qu’avant. Comment par exemple prendre en compte les personnes qui étaient en couple et se sont séparées, mais continuent à habiter sous le même toit ? La réforme de la statistique publique doit partir de ces questionnements.

Propos recueillis par Céline Mouzon.