On a déjà raconté sur ce site, ici et pourquoi la création d’une nouvelle section « d’économie » au sein du conseil national des universités apparaissaient comme un moyen de restaurer un peu de pluralisme dans les enseignements supérieurs d’économie et comment, après avoir annoncé cette création en décembre les ministres (de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur) s’y sont refusé en janvier.
L’hebdomadaire Marianne, publie une lettre de Jean Tirole à Geneviève Fioraso, secrétaire d’Etat à l’enseignement supérieur et à la recherche. Auréolé de son récent « prix Nobel », il y déclare qu’il « est impensable pour moi que la France reconnaisse deux communautés au sein d’une même discipline » et cette nouvelle section serait « l’antichambre de l’obscurantisme ». Rien que ça. Pour le reste il réaffirme que la science économique française est plurielle, ouverte, et que l’enseignement y est si bon qu’on s’arrache ses diplômés.
Les économistes de l’AFEP qui dénoncent le monolithisme « néoclassico-centré » des recrutements et les étudiants de PEPS-économie dont les enquêtes montrent l’absence de pluralisme des enseignements, , ont donc rêvé.

En tout état de cause, voici un exemple intéressant de la façon dont se prennent les décisions politiques qui engagent le recrutement des universitaires et le contenu des enseignements de demain.

L’affaire est-elle close ? Au contraire, ce coup de force mandarinal a plutôt remis le feu sous le chaudron de la discorde. Dans une « lettre ouverte à Jean Tirole » , l’AFEP s’insurge « Non, Monsieur Tirole, la diversité intellectuelle n’est pas source d’obscurantisme ou de relativisme, elle est source d’innovations et de découvertes ». A la violence des attaques formulées par les tenants du statu quo (« ratés ou frustrés », « obscurantisme ») répond ici une ironie … mordante « vous nous expliquerez que l’économie mainstream telle qu’elle prospère aujourd’hui n’est pas monolithique : et vous aurez ici raison, elle est assurément constituée de plusieurs espèces dont l’apparence, l’habitat et le pedigree varient. Mais c’est un peu comme si la biodiversité au sein des mammifères se réduisait à l’imposante famille des félins, provoquant l’extinction des autres espèces de mammifères économiques au motif que leurs voix et que leurs crocs sont moins puissants. Cette biodiversité-là est bien trop pauvre pour la vitalité de l’écosystème ». Le dogmatisme croissant et l’enfermement disciplinaire de la science économique internationalisée y sont dénoncés.
Au même moment, une tribune publiée dans Le Monde et signée de noms prestigieux des sciences sociales, dénonce l’intransigeance des économistes dominants « L’attitude consistant à croire qu’on a absolument raison et que les autres sont des « nuls » est suicidaire » et en appelle à la ministre « donnez une chance à la liberté d’expression d’idées économiques diverses : créez une nouvelle section « économie et société ».

Ces derniers développements donnent l’envie de relire « Homo academicus » de Pierre Bourdieu, livre sur ces intellectuels qui ont « tant de réponses et si peu de questions ».

Gérard Grosse
Billet publié le 30 janvier 2015