Etienne PflimlinLa flambée des défauts de remboursement sur le marché des prêts immobiliers à risque américains, au printemps 2007, a provoqué une crise de confiance qui a elle-même généré une grave crise de liquidités. La défiance des investisseurs envers les titrisations de prêts a propagé cette crise à l'ensemble du système financier international. Dans ce contexte dégradé, les établissements les plus exposés aux marchés de capitaux pour leur refinancement ont été fragilisés. La banque britannique Northern Rock a fourni un exemple extrême de cette dépendance.

A ce stade, un retour en arrière est utile. Jusqu'à 1997, Northern Rock est une building society, mutuelle bancaire de détail. Sa principale activité, le prêt à l'habitat dans le nord de l'Angleterre, est refinancée par les dépôts de ses sociétaires. Son profil de risque est bas. Son slogan : Hard to beat ("difficile à battre") (sic). En avril 1996, les dirigeants annoncent aux sociétaires leur intention de convertir l'entreprise en société par actions. Northern Rock PLC fait son entrée au London Stock Exchange en octobre 1997. Les instigateurs de cette démutualisation invoquent notamment les motifs suivants : liberté d'octroi de prêts de toute nature, liberté de refinancement sur les marchés, possibilité de croissance externe par échange de papier, consolidation du secteur.

La démutualisation de Northern Rock fut un échec, pour ses clients, ses actionnaires, les contribuables et l'économie britannique. Elle doit faire réfléchir tous ceux qui sont tentés d'imposer un modèle unique d'entreprise.

C'est avant tout la perspective d'une manne financière (windfall) sous la forme d'actions gratuites et ce, par la distribution des réserves accumulées par la mutuelle depuis sa création en 1850 qui emporta, sans prendre le moindre risque, et sans débat, l'adhésion des sociétaires.

Northern Rock n'est pas un cas isolé : au total, de 1989 à 2000, dix building societies, représentant 56 % de parts de marché du crédit à l'habitat, sont "converties". Dans ce climat politique et philosophique post-thatchérien, certains rédigent déjà la nécrologie des building societies, ces créatures de l'ère victorienne, des villages et des lotissements ouvriers.

Dès leur introduction en Bourse, les banques démutualisées changent de culture et de visage. Les premiers bénéficiaires des promesses de croissance sont les dirigeants, comme chez Northern Rock : 32,4 % de hausse de leur rémunération entre 1996 et 1997, et 17 000 stock-options !

Hyperdépendance boursière

Devenue une banque cotée, Northern Rock poursuit sa trajectoire ascendante sur le marché du crédit à l'habitat, au prix d'un virage stratégique : chute de moitié du nombre d'agences, licenciements, recours considérable aux intermédiaires de crédit (90 % des nouveaux prêts en 2007), explosion du refinancement sur les marchés (75 % du total en juin 2007) au détriment des dépôts clientèle (25 % du total en juin 2007). Grâce à ces leviers de profitabilité, Northern Rock devint la bête noire du marché : sa part de marché des prêts immobiliers passa de 2,3 % en 1997 (9e place) à 8,3 % en juin 2007 (5e place). La croissance fulgurante des crédits, largement refinancée sur les marchés et faiblement couverte par les fonds propres, sera stoppée par la brutale crise de liquidités de juillet 2007. La fin de l'histoire est connue : déconfiture, ruée des déposants dans les agences, et intervention de l'Etat.

Quels enseignements tirer de cette malheureuse aventure ? La building society Northern Rock faisait appel à l'épargne locale pour financer l'essentiel de ses prêts. Elle est devenue, par ambition et âpreté au gain, une "usine à crédits" sans guichets, sans proximité avec ses emprunteurs, transférant ses risques sur les marchés. Les sociétaires clients, piliers de Northen Rock, étaient l'antidote à la crise financière. La suppression du sociétariat s'est soldée par l'hyperdépendance boursière. Les building societies retrouvent aujourd'hui les faveurs du public. Elles ont aidé plus de 70 % des Britanniques à acquérir leur logement. Aucun sociétaire n'a perdu 1 penny placé dans ces mutuelles depuis la seconde guerre mondiale. Une "remutualisation" a même eu lieu en 2005 (Bristol & West). Signalons également la présence dynamique dans ce pays d'autres organisations appartenant à la sphère mutualiste ou coopérative : les credit unions, et The Cooperative Bank.

A chaque traumatisme des marchés financiers, le public redécouvre à juste titre les vertus du mode d'organisation des banques coopératives et mutualistes. La démutualisation de Northern Rock fut un échec, pour ses clients, ses actionnaires, les contribuables et l'économie britannique. Elle doit faire réfléchir tous ceux qui sont tentés d'imposer un modèle unique d'entreprise, tant il est vrai que l'entreprise coopérative répond aux besoins actuels de stabilité et de compétitivité.



Etienne Pflimlin

Ce point de vue est reproduit avec l'aimable autorisation du Monde et de l'intéressé.