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Extrait :

Pour commencer, un témoignage personnel. Année scolaire 1983-1984 : je débute dans l’enseignement comme «professeur stagiaire» de sciences économiques et sociales (SES) au lycée Carnot de Dijon, l’établissement prestigieux de la ville, comprenant les classes préparatoires aux grandes écoles. La filière SES, encore perçue comme roturière, n’a pas droit de cité dans ce lycée bourgeois où le député maire, Robert Poujade, a longtemps été professeur de khâgne en lettres. Bien des forces se sont liguées, avec succès, pour empêcher la création dans ce lycée d’une section B (SES de l’époque).

Professeur débutant, j’enseigne uniquement en classe de seconde, deux heures par semaine, une matière appelée initiation économique et sociale. Au fond, il s’agit de donner un avant-goût de sciences économiques et sociales : exercice particulièrement délicat dans un tel lycée où les élèves ne peuvent envisager une première B sur place. L’attention en cours est souvent flottante, l’intérêt de la matière loin d’être reconnu par des élèves à hautes aspirations scolaires. Le mot d’ordre de mon maître de stage : «bricoler», parvenir à les intéresser a mimima. A la fin de l’année, je décide de consacrer un cours au fonctionnement de l’institution judiciaire et d’emmener une classe à horaire difficile (le mardi de 16 heures à 18 heures) assister à un procès au tribunal de grande instance de la ville.

Nous préparons la sortie, je présente en cours les principaux éléments de la procédure pénale, le décor judiciaire, le rôle des personnages principaux du procès (procureur, juges, avocats, parties civiles, accusé) que nous allons voir au tribunal, leur fais lire des précieux tableaux statistiques de Données sociales 1984 sur la «chaîne pénale» et sur les caractéristiques sociales des détenus. Les élèves se montrent très intéressés, les questions fusent durant les deux séances préparatoires. Le jour dit, ils sont présents, très attentifs au cours des trois heures d’observation. Abasourdis, ils découvrent la justice au quotidien, perçoivent par exemple la grande difficulté de communication entre les juges et les accusés.

La scène judiciaire a cette vertu (pédagogique) de condenser, dans toute leur nudité, les rapports de classe. Je me rappelle notamment un cas de surendettement (un homme, âgé de 35 ans, chômeur) que le juge expose en ne ménageant pas ses effets. Il détaille la liste interminable des achats dispendieux du prévenu pour finir par une «chute» - «et, enfin, tel jour de l’année 1982, vous avez acheté une BMW» - qui, à l’énoncé de la marque de voiture, va provoquer chez deux filles de la classe un cri d’effroi qui retentit dans toute la salle et que j’ai encore en tête. Lors du cours qui suit, les élèves débordent de questions, veulent en savoir plus, se passionnent pour ce qu’ils ont vu. Bref surgit alors une furieuse envie de comprendre.

Au fond, la réforme des SES en seconde, concoctée ces dernières semaines par Luc Chatel sans la moindre concertation, revient, entre autres choses, à empêcher ce type d’expérience pédagogique dans un enseignement - et c’est là l’essentiel - qui a su susciter de l’intérêt, et parfois de la passion, chez les lycéens.

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Billet mis en ligne le 09 février 2010.