Qu’est-ce que l’indicateur de progrès social (SPI) ?

C’est un indicateur composite, construit comme la moyenne de trois dimensions : les besoins primaires, les fondements du bien-être et les "opportunités". Chacune de ces trois dimensions est elle-même constituée de quatre composantes : les besoins primaires recouvrent l’alimentation et les soins médicaux de base, l’eau et l’assainissement, le logement, et la sécurité personnelle. Les fondements du bien-être comprennent l’accès aux connaissances de base, l’accès à l’information et à la communication, la santé et la soutenabilité des écosystèmes. Les opportunités enfin sont constituées des droits personnels, de la liberté, de la tolérance et l’inclusion, et de l’accès à une éducation avancée. Ces composantes reposent elles-mêmes sur différents indicateurs. En tout, 52 indicateurs sont utilisés pour construire le SPI, qui se présente sous la forme d’un chiffre, compris entre 0 et 100.

Le FAIR, qui promeut depuis 2008 l’utilisation d’indicateurs alternatifs au PIB, n’est pourtant pas très enthousiaste. Quelles limites voyez-vous à cet indicateur ?

D’abord, le SPI ne prend pas en compte les inégalités et ne pose pas la question de la redistribution. Certes on pourrait arguer que le SPI entend refléter les effets de ces inégalités sur le progrès social. Mais deux questions se posent alors : d’abord, le SPI prend-il réellement en compte les variables affectées par les inégalités et quelles sont ces variables ? Il est difficile de répondre compte tenu de la difficulté à établir un lien de causalité univoque entre de multiples variables et les inégalités. Deuxièmement, les inégalités de revenus ne sont-elles pas en soi le résultat d'une société qui dysfonctionne ? Si oui, il serait tout à fait justifié qu'elles apparaissent explicitement dans l'indicateur.

Par ailleurs, le SPI prend très peu et très mal en compte l’environnement. Sur les 12 composantes, l’environnement n’apparaît qu’une fois. En outre, l’un des trois indicateurs de cette composante reprend les émissions de gaz à effet de serre par unité de PIB, et non l’empreinte carbone par habitant. Cela n’est pas sans implication sur le classement final. D’une part ne sont ainsi pas prises en compte, pour un pays donné, les importations dont la production a généré des émissions de gaz à effet de serre. Or, bien souvent, les pays en développement sont exportateurs vers les pays riches. Ce sont donc les pays pauvres, exportateurs, et non les pays riches, consommateurs, qui se voient imputer la charge des émissions de ces gaz. D’autre part, cet élément est mesuré par un ratio gaz à effet de serre / PIB. Cela signifie que les pays très émetteurs dont le PIB est proportionnellement élevé obtiennent un meilleur score que les pays peu émetteurs, mais dont le PIB est proportionnellement moins élevé. L’indicateur est dès lors très favorable à des pays comme les Etats-Unis, qui arrivent en 16e position du classement.

Autre problème que le FAIR identifie : le classement proposé selon le SPI est « politiquement correct ». Il est fortement corrélé au classement par PIB. Les six premiers pays en tête du classement sont la Norvège, la Suède, la Suisse, l’Islande, la Nouvelle-Zélande et le Canada. Ces pays sont parmi les 11 premiers si l’on se réfère à un classement PIB. Le SPI ne change pas fondamentalement la donne dans le message qu’il fait passer.

Le SPI n’interroge pas la notion de croissance, qui est pourtant problématique aujourd’hui sur le plan environnemental ?

Non, et cela apparaît clairement dans le rapport où on lit par exemple qu’ « une croissance inclusive requiert d’atteindre un objectif de progrès à la fois social et économique ». Dans cette phrase, comme dans plusieurs autres au long du rapport, il semble que la finalité ultime soit cette « croissance inclusive ». Le message est donc ambigu : alors que le SPI est présenté comme un indicateur qui se targue de faire du progrès social une finalité en soi, il apparaît dans le rapport comme un moyen au service de la croissance, fût-elle inclusive.

Avec la dimension « opportunités », qui constitue un tiers de l’indicateur, le SPI s’inscrit aussi dans une logique libérale.

Oui, tout à fait. Le poids des libertés individuelles face à la non prise en compte d’inégalités multiples démontre l’ancrage libéral de l’indicateur. Par ailleurs, la façon dont cette dimension est quantifiée soulève des questions. La composante « accès à une éducation avancée » prend par exemple appui sur le nombre d’universités classées dans un pays, ce qui avantage, on le sait, les Etats-Unis. Par ailleurs, au sein de cette dimension, cinq indicateurs sont issus d’enquêtes d’opinions, dont on ne connaît pas les conditions de réalisation et dont les résultats sont potentiellement affectés par un biais déclaratif.

Par qui le SPI est-il porté ?

C’est la grande innovation de cet indicateur : il repose sur un réseau extrêmement puissant, sur la scène internationale et auprès des acteurs économiques dominants, ce qui semble lui garantir un large usage.

Financièrement, le SPI est porté par un réseau d’entreprises comme Deloitte ou la fondation Rockfeller. Intellectuellement, il émane d’un groupe d’hommes d’affaires et de professeurs de management, comme Michael Porter, qui enseigne à la Harvard Business School, Matthew Bishop, ancien professeur à la London Business School, Scott Stern, professeur de management au MIT ou encore Michael Green, dont le dernier livre s’intitule (symptomatiquement) Philantrocapitalism.

C’est Michael Porter qui a développé le concept de shared value, grâce auquel les entreprises pourraient retrouver une bonne image auprès de la société. Pour ce faire, il convient d’élargir leur finalité, en ajoutant à la recherche du profit la production d’une valeur pour la société. Cette philosophie se retrouve clairement dans la notion de croissance inclusive mentionnée à plusieurs reprises dans le rapport du SPI 2015, où progrès économique et progrès social sont censés évoluer de concert. Cette approche n’interroge donc pas la tension entre croissance et limites de la biosphère, et élude subrepticement la question critique de la redistribution, ce qui nous ramène aux lacunes de l’indicateur déjà évoquées.

Concernant l’élaboration du SPI (choix des dimensions et pondérations) se pose la question de la place des citoyens. De nos lectures du rapport, ceux-ci semblent ne pas avoir été convoqués pour l’élaboration de cet indicateur.

Le SPI ne présente-t-il que des inconvénients ?

Non. D’abord, l’indicateur présente l’avantage de ne porter que sur les dimensions sociales et environnementales, à l’exclusion de toute unité monétaire. Par ailleurs, le SPI ne porte que sur des résultats et non sur de moyens, ce que FAIR prône depuis sa création. De ce point de vue, il va dans le bon sens.

Ensuite, la construction de l’indicateur est aisée à comprendre (moyenne simple) et les 52 indicateurs utilisés se trouvent en annexe du rapport. Cela garantit une certaine transparence d’une part, et permet d’autre part de facilement comparer les pays sur les différentes composantes et sous-composantes de l’indicateur.

Notons tout de même que la pertinence d’une telle comparaison doit faire l’objet d’une attention critique : comparer, par exemple, le Bhoutan et les Etats-Unis sur le nombre d’universités classées semble très peu pertinent et difficilement interprétable en termes de progrès social.

Que faut-il donc faire du SPI ? L’utiliser ou l’abandonner ?

Comme je l’ai dit, cet indicateur pose question : les dimensions cruciales des inégalités et de l’environnement sont manquantes et les promoteurs de l’indicateur entretiennent une relation ambiguë à la croissance. Parallèlement, il est solidement ancré dans un réseau d’acteurs désireux de l’utiliser. L’enjeu est donc de grande importance. Nous percevons nettement le risque d’un détournement du débat sur les nouveaux indicateurs de richesse aux fins d’un capitalisme à visage humain.

Face à cet enjeu et à la large utilisation qui est déjà faite du SPI, que faire ? Il me semble crucial de nous donner les moyens de porter notre lecture critique à la connaissance des auteurs et promoteurs du SPI, et de leur faire un maximum de propositions de révision de cet indicateur, à commencer par la prise en compte sérieuse de l’environnement et de inégalités. Cette avancée méthodologique pourrait, si elle est mise en œuvre, questionner la philosophie même qui sous-tend l’indicateur en la confrontant à ses propres limites.

Propos recueillis par Céline Mouzon.

Cette interview a été publiée sur AlterEcoPlus le 30 avril 2015.