Les succès de la science économique française


Trois articles principaux composent ce dossier coordonné par Christian Chavagneux. Le premier s’interroge sur les succès de la science économique française : prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel attribué à Jean Tirole, succès public du livre de Thomas Piketty, Le capital au XXIième siècle, bon classement des Français parmi les « jeunes » économistes qui comptent, etc. Comme on le voit, ces « succès » n’ont rien à voir avec leur capacité, par exemple, à préconiser des solutions pour lutter contre le chômage et la précarité, mais bref.
Trois explications selon Christian Chavagneux. Depuis le 19ème siècle et les travaux fondateurs de Jules Dupuit et Augustin Cournot, il existe une tradition des ingénieurs économistes, tant dans le mainstream (Roger Guesnerie, Jean Tirole) que chez les hétérodoxes (André Orléan, Michel Aglietta). Or la maîtrise des mathématiques est aujourd’hui quasi indispensable pour accéder aux standards (et aux publications) de la recherche internationale.
Et c’est là deux autres caractéristiques des économistes français « qui comptent » : se couler dans les canons du mainstream et de la publication en anglais. Ils contribuent ainsi à élargir le champ de la théorie économique standard, ce qui permet à l’Association française de sciences économiques d’affirmer que les notions d’orthodoxie et d’hétérodoxie ne font plus sens aujourd’hui … et qu’en conséquence les revendications de l’Association française d’économie politique n’ont pas de raison d’être.

Un système de croyance


Les économistes se trompent, ce n’est pas anormal. Mais, à l’exception peut-être d’Olivier Blanchard – en 2008 « l’état de la macro est bon », en 2014 « elle a besoin d’une profonde remise en ordre » -, les mea culpa sont rares.
Ainsi, en 2004, Ben Bernanke, président du Conseil économique de la Maison-Blanche, puis directeur de la FED de 2005 à 2014 déclarait : « L’un des traits les plus frappants du paysage économique des vingt dernières années a été le déclin substantiel (…) de la variabilité de la production et de l’inflation (…) la « Grande Modération ». Et en juillet 2007 – oui, juillet 2007 – deux brillants spécialistes de la finance, Augustin Landier et David Thesmar écrivaient dans Les Echos que, si une correction à la baisse des marchés d’action était probable, « disons-le tout net : celle-ci sera limitée et surtout sans effet sur l’économie réelle ». Certes, les économistes qui prédisent la crise imminente (voire finale) du capitalisme sans jamais indiquer quand elle interviendra ne sont pas plus crédibles que ceux qui nient la possibilité des crises, puisqu’elles ne cadrent pas avec leurs théories. La différence, c’est que ces derniers sont partout aux postes de responsabilité, dans les institutions universitaires, dans les médias.
Cette hégémonie de la pensée néoclassique est analysée par Steve Keen, auteur de ''L’imposture économique'' pour qui elle s’apparente à un système de croyance. Si les faits ne cadrent pas avec la théorie … ce sont les faits qui ont tort ! Il estime que les travaux aux franges de la théorie néoclassique (Krugman, Stiglitz par exemple) sont plus un obstacle à un véritable renouvellement de la pensée économique, qu’une voie féconde. Le renouveau lui semble devoir être recherché dans la remise en cause des principes de l’analyse néoclassique (rationalité substantielle des acteurs, équilibre, incertitude probabilisable, …) qu’il espère plutôt de la mobilisation des théories de Sraffa ou Minsky par exemple.
Comme l’explique par ailleurs Christian Chavagneux dans un article d’AlterEcoPlus, une étude de trois économistes français démontre que les économistes engagés dans le monde universitaire américain présentent trois caractéristiques : une faible ouverture aux autres disciplines, une forte concentration du pouvoir dans la profession et une haute opinion d’eux-mêmes. Et Christian Chavagneux de conclure : « On comprend là combien il est difficile pour la science économique d’évoluer. Même lorsque la théorie dominante explique que les crises économiques sont terminées et que les bulles financières sont impossibles, les économistes orthodoxes résistent au fait que leur corpus se fracasse contre le mur de la réalité économique : comme ils détiennent le pouvoir et qu’il est fortement centralisé, ils peuvent camper sur leurs positions institutionnelles. »

Des initiatives en faveur d’une économie pluraliste


Le dernier article revient sur les initiatives étudiantes en faveur d’une science économique moins dogmatique, ouverte à la pluridisciplinarité et au monde réel.
Il a déjà été question ici des propositions de PEPS-Economie et de l’Initiative internationale pour le pluralisme en économie (ISIPE) où on retrouve aussi des groupes britanniques comme Post crash economic society de l’Université de Manchester ou allemands comme Plural Ökonomik. Ces mouvements ont en commun de revendiquer un enseignement qui s’intéresse à l’économie réelle (plutôt qu’à l’économie de laboratoire), et qui soit pluraliste et ouvert à la pluridisciplinarité.
C’est dans cette direction que semble aller le projet « Core » porté par l’Institute for New Economic Thinking (INET), testé dans deux universités l’une aux Etats-Unis, l’autre en Grande-Bretagne et qui, porté en France Par Yann Algan, pourrait l’être en 2015 à Science Po. Pas sûr néanmoins, à lire les critiques présentées par l’auteure de l’article, Caroline Metz, que le projet réponde aux attentes des étudiants de l’ISIPE.
Nous en reparlerons.

Gérard Grosse
Billet publié le 9 décembre 2014