Propos introductifs d’une audition par le CESE (Conseil économique, social et environnemental), le 17 mars 2009.

Le fameux produit intérieur brut n'est que l’agrégat le plus connu d'un ensemble complexe appelé « comptabilité nationale », qui est elle-même normalisée à l’échelle internationale, son pendant étant la comptabilité générale (les normes comptables internationales actuelles ont été un facteur non négligeable d'accélération de la crise financière). Si l’on rentre directement dans ces questions, qui ont forcément des aspects techniques très pointus, on finit par oublier que, derrière ces « comptes », il y a ce que j’avais appelé, de façon provocatrice, dans mon rapport, des « contes » au sens évoqué par le philosophe, Paul Ricoeur, parlant des « identités narratives » ; ces grands récits qui, à un moment donné, dans l’histoire des sociétés, permettent de fixer des caps.

Si l’on oublie ce lien entre les systèmes comptables et les choix de société, on ne peut pas comprendre ce qui se joue dans le présent et l'avenir, de la même façon que l'on ne peut pas comprendre ce qui s'est joué dans le passé.

Certaines critiques, appliquées à la comptabilité nationale et à son indicateur privilégié, le PIB, nous paraissent aujourd’hui quasiment de bon sens. En effet, on a oublié un certain nombre de données fondamentales, voire vitales, pour une collectivité humaine.

Inversement, des flux monétaires ont été générés sous la forme de valeur ajoutée. Un certain nombre de destructions et de flux monétaires (réparation, indemnisation, remplacement qui vont avec) sont comptabilisés positivement. Cette question a progressé au cours de ces dernières années alors qu’elle était considérée comme totalement marginale, voire insensée, à d'autres époques historiques.

La naissance de la comptabilité nationale en France et en Angleterre (ce sont les deux pays creuset de l'élaboration de la comptabilité nationale) ne se comprend pas en dehors du rapport à la guerre et à la question plus tragique encore : comment la barbarie a-t-elle pu naître au cœur de grandes civilisations ? La question d’Auschwitz est plus terrible encore que la question de la guerre en Europe.

On ne comprend pas la comptabilité nationale si l’on ne voit pas qu’elle est à la fois un récit de vie et un récit d’évitement. Un récit de vie, face aux désastres de la guerre, le récit de la reconstruction et du choix du vecteur de la modernisation industrielle comme coeur de la reconstruction, et ensuite le choix des systèmes comptables pour valoriser une catégorie de richesse plutôt qu’une autre.

On ne comprend pas la nature même du projet de la comptabilité nationale si on l'isole du contexte culturel, intellectuel, politique au sens le plus fort du terme de l'époque. En lisant le livre passionnant de François Fourquet, « les Comptes de la puissance », et l’origine de la comptabilité nationale en France, on se rend compte que les comptables nationaux avaient conscience du fait qu’ils étaient en train de faire des choix de société, y compris des choix politiques.

Considérant que la modernisation industrielle était un choix de société, ils les faisaient pour rendre compte du déclin français et des raisons pour lesquelles un pays comme la France avait pu basculer dans le pétainisme et la collaboration. Leur hypothèse consistait à dire que c’était directement lié à l’insuffisante modernisation de la France.

A l'époque, la représentation marxiste était dominante, y compris dans des courants non marxistes, l’infrastructure économique était la base de compréhension des autres éléments de la superstructure sociale, politique et culturelle, l'hypothèse dominante était que si nous avions eu la révolution nationale en France, le pétainisme et la collaboration, c’est parce que notre pays était retardataire puisque resté sur un modèle trop rural (la fameuse France de Méline).

Aller à marche forcée vers la modernisation industrielle, c’était créer les conditions, du point de vue de l’infrastructure économique, pour éviter les dérapages dans la superstructure sociétale et politique.

Il suffit de rappeler cela pour voir qu’il y a un problème dans le raisonnement, du point de vue du mécanisme et sur les conséquences réductrices qui peuvent être tirées de cette vision. Toutefois, ces débats étaient très importants. Il s’agissait des fameux débats dont fait état Claude Gruson, « les débats de minuit ». Après avoir travaillé sur la partie la plus technique des comptes nationaux, de grands débats entre marxistes, chrétiens, keynésiens (les trois courants clefs de l'époque) s’instauraient sur : tout ce que l’on est en train de faire n'a de sens que par rapport aux grands choix de société.

Cet exemple permet de comprendre comment la construction de la comptabilité nationale était une forme de récit de vie, fondé sur des hypothèses liées au choix de la modernisation industrielle et ses conséquences.

Si l’on dit que la modernisation industrielle est le cœur du renouveau du pays et que l’on choisit un système de chiffrage, qui va valoriser la modernisation industrielle et dévaloriser d'autres fonctions, d’autres métiers, etc.,… Les autres fonctions qui nous paraissent rétrospectivement essentielles (fonctions que l’on appellerait aujourd'hui fonctions d'aménagement du territoire, fonctions de lien social, de mémoire, fonctions écologiques) étaient considérées comme secondaires.

Si vous vouliez être un producteur de valeur ajoutée, il fallait passer par les fourches caudines du chiffrage, mais le chiffrage lui-même avait été choisi en fonction d'un certain type de choix de société.

Je le disais, un récit de vie réducteur, mais aussi un récit d'évitement. A certains égards, l’on aurait pu légitimement se dire que la grande affaire de l'après Seconde Guerre mondiale n’était pas seulement la question de la reconstruction des bases matérielles de nos sociétés, mais la question de la réforme intellectuelle et morale, c’est-à-dire qu’est-ce qui fait que la barbarie a pu naître au coeur de grandes civilisations. C’est cette question qui a habité les « pères » de l'Europe.

La comptabilité nationale est, de ce point de vue, en partie un récit d’évitement. Cela permet de construire de la perspective de vie, de reconstruire de l'avenir sur une base qui, culturellement, évite un certain nombre de questions difficiles.

Derrière tout cela, les enjeux sont fondamentaux. Je le dis juste pour que nous ayons bien en tête que derrière notre fameuse comptabilité nationale, les choix sont essentiels. De la même façon que si vous remontiez un peu plus loin dans l’histoire, vous découvririez que l’origine de la comptabilité est de nature théologique avec ce que l'on appelait « l'économie du salut ».

Dans une société où la moyenne de vie ne dépassait pas trente ans, avant l'invention du purgatoire au XIIème siècle (bien raconté par Jacques Le Goff), la représentation de l’au-delà était binaire (enfer/paradis). Ainsi, la seule grande affaire de l'ici-bas était de savoir comment éviter la damnation éternelle. On avait donc besoin d'un système d'indicateurs, et plus précisément d’un système comptable, pour savoir si l’on était dans la direction du salut ou, au contraire, si l’on était engagé dans le risque de la damnation.

La comptabilité du salut permettait cela. Vous aviez d'un côté, la colonne des pertes (les péchés), avec leur graduation jusqu'aux péchés les plus mortels qui vous conduisaient à la damnation éternelle, de l'autre côté, vous aviez les bénéfices, les bienfaits.

L’origine de la notion de « bénéfice », comme d'ailleurs celle de « profit », qui n'a de sens que dans une économie du salut et une comptabilité du salut, c'est un système de repérage pour savoir dans quelle direction on est placé par rapport à l'économie du salut.

De la même façon, il y aura une monnaie de salut, appelée les « indulgences ». La marchandisation de cette monnaie de salut par la papauté sera à l’origine du grand chiisme chrétien et de la réforme protestante.

Ne serait-ce que sur cet autre exemple historique, on pourrait tenir un colloque passionnant de plusieurs jours. Je ne fais que le rappeler, car si on l’ignore, on ne comprend pas non plus le grand basculement qu’a très bien analysé Max Weber sous une phrase saisissante, je cite : « Nous sommes passés, avec l'entrée dans la modernité, de l'économie du salut au salut par l'économie ».

Avec cette représentation culturelle, l'économie devenait vecteur de salut et tous les éléments qui y étaient liés, à commencer par la fameuse trilogie du progrès, de la rationalité et de la science. C’est ainsi que l’on a construit de nouveaux systèmes d'indicateurs liés au salut par l'économie.

Bien au-delà de la question de la crise, qui n'est en quelque sorte que la partie immergée d'un gigantesque iceberg, nous nous situons à une grande fracture historique. La fin du cycle du salut par l'économie est en train de se produire sous nos yeux. Les promesses du salut par l'économie n'ont pas été tenues.

La question du salut fait retour pour l'humanité à un moment où celle-ci est confrontée à des rendez-vous critiques dans sa propre histoire et où la grande interrogation est comment sortir de la grande période historique des temps modernes en gardant le meilleur de la modernité (l’émancipation, la liberté de conscience, le doute méthodologique…), mais sans le pire, la « chosification » sous toutes ses formes, dont la marchandisation intégrale n’est que l’une des caractéristiques ?

Comment retrouver le meilleur des sociétés de tradition (c’est la question du lien et du sens), mais sans le pire de ces sociétés ? Un sens, oui, mais un sens identitaire excluant tous les autres (hors de mon église, point de salut !) et un lien qui s'apparente souvent à un contrôle social extrêmement fort.

C'est dans ce cadre que les questions d’une reconsidération de la richesse, et à l'intérieur, la question des outils, pas simplement le chiffrage, doivent être évoquées. Avant même de parler de chiffres et d’indicateurs, la question des mots est cruciale. Prenez le mot activité et son double, l’inactivité. C’est une dénomination qui va jouer un rôle considérable.

C’est au nom de cette dénomination que l'on va dire que le problème des retraites est un problème de déséquilibre croissant du rapport actifs/inactifs du fait même de l'allongement de la durée de vie, etc. Curieusement, l’on ne s'interroge pas sur ce qu’est l'activité.

La définition de l'activité est directement liée aux définitions économiques et statistiques réductrices de l’après Seconde Guerre mondiale. Dans le même contexte intellectuel que la définition de la production, elle a comme caractéristique de considérer comme inactifs non seulement l'ensemble des activités domestiques, qui représentent en termes de temps humain beaucoup plus que le temps de travail au sens économique et statistique du terme, mais aussi l'ensemble des bénévoles, des activités associatives dès lors que celles-ci n’ont pas de traduction économique, tout comme est considéré comme inactive l'économie de la connaissance dès lors qu'elle n'a pas encore produit de flux monétaires. Cela fait beaucoup. Ces éléments pourraient être considérés au départ comme de bonnes nouvelles (l'allongement de l'espérance de vie, l’allongement du temps de formation dans l'espérance de vie, la réduction du temps de travail dans l'espérance de vie), mais dès l’instant où l’on ne se réinterroge pas sur la notion du rapport inactivité/activité, un déséquilibre automatique se produit entre les prétendus actifs et inactifs conduisant à la réduction du débat dans toutes nos sociétés où les trois bonnes nouvelles se traduisent par deux mauvaises : le choix entre réduire les pensions ou revenir sur l'âge de la retraite ou faire les deux en même temps. Tout cela parce que ce que l'on met sous le terme du rapport activité/inactivité n'a pas été re-débattu. Je n'en dis pas plus, mais une fois cela en tête, on comprend bien que la question dite « des indicateurs » est un sous-ensemble de ces questions-là. De même, toutes les questions de nature quantitative n’ont de sens que comme outillage au service de la qualification.

Il existe quantité de situations où la qualité n'a même pas besoin de quantification pour s'exprimer. La quantification est utile quand il y a doute ou conflit ou dysfonctionnement. Mais si je vous demande combien de pas vous avez effectué pour venir dans cette salle, cette question vous paraîtra légitimement absurde.

En revanche, si vous ou moi relevons d’une grave opération de la jambe et que le fait d'avoir fait dix pas plutôt que cinq est une information capitale pour ma santé, alors, oui, la quantification me sera utile. C'est la même chose si je vous pose la question sur le nombre de neutrinos qui vous traverse le corps à chaque seconde.

La quantification n'a de sens qu'au service de la qualification. Dans une démocratie, les sociétés ne sont pas régies par du pilotage automatique où il suffirait d'avoir les bons indicateurs, les bons logiciels, la bonne adéquation des politiques publiques ajustées à ces indicateurs ; le débat démocratique est par excellence qualifiant et va utiliser dans sa boîte à outils, et dans certaines circonstances seulement, des éléments de quantification.

Si l’on aborde la question des indicateurs en oubliant toutes ces dimensions, le processus démocratique en est la première victime.

Il me semble important, à la suite du Grenelle en France, que ces questions réinterrogent l’espace du débat public, notamment l'espace des assemblées de la République, telle que la vôtre, mais aussi l’Assemblée nationale et le Sénat.

Les autres éléments que je peux évoquer doivent se situer dans cette perspective. De quels types d'indicateurs avons-nous besoin par rapport à la question du développement humain durable ou par rapport à la question d’une réponse systémique à une crise elle-même systémique ?

Aujourd’hui, l’un des défis considérables de l'humanité est celui de son habitat écologique. Toutes les informations sur les seuils de non soutenabilité vont devenir précieuses. De la même façon que les indications par rapport aux directions choisies lors des différentes conférences internationales sur le climat, sur la biodiversité, sur le développement durable dans son ensemble, vont me dire si je suis oui ou non dans la bonne direction.

Nous ne pouvons élaborer ces indicateurs que si nous avons eu préalablement un débat sur la question de la nature des menaces et des directions que nous voulons prendre. C'est la même chose sur le plan des enjeux sociaux avec tous les débats sur les indicateurs de santé sociale, sur le plan du développement humain au sens large à travers la question que pose Amartya Sen sur les « capabilités ».

Plus vous allez zoomer, rentrer dans le détail du débat sur les indicateurs que Jean Gadrey vous a présentés lors d'une précédente séance, et plus ces débats seront présents en creux. J’estime que l’empreinte écologique a constitué, et constitue toujours, un vrai progrès même si, par ailleurs, on peut dire à son propos qu’elle a des défauts techniques, méthodologiques, etc., mais comme on peut le dire pour tous les indicateurs, à commencer par le premier d'entre eux qui est le produit intérieur but.

L'empreinte écologique est un chemin de débat public, une interpellation venue d'une partie des acteurs de la société civile qui ont dit « attention, il y a une alerte écologique majeure ». La vertu première de l'empreinte écologique est pédagogique.

Bien sûr, l’outil pédagogique sera jugé insuffisamment fin, insuffisamment sophistiqué, il va poser tel ou tel problème. La vocation principale de l’empreinte écologique est une vocation d'alerte à partir d’un élément simple : la représentation de la surface qui correspond à un modèle de production de consommation et de rejet de déchets donnés. Durablement, peut-on vivre sur une seule planète avec cela ? Cette interpellation est capitale.

Une fois que l’on a dit cela, on se rend compte que, parallèlement, plusieurs éléments manquent dans l'empreinte écologique. Si l’on dit que la question de l’eau est fondamentale et qu’elle n’est pas suffisamment présente dans l'empreinte écologique, on va rajouter un élément à ce sujet. Même chose si l’on estime que la question du carbone est devenue centrale et que, par conséquent, avoir une comptabilité carbone nous est nécessaire.

Chaque fois, on ne définit des indicateurs qu’en référence à des choix. Si l’on fait l'inverse et que l'on s'adresse à des économistes ou des statisticiens (je me mets dans le lot de l’autocritique), vous obtenez l'équivalent sophistiqué de la blague du réverbère. Une personne cherche ses clefs derrière un réverbère, un autre lui dit « Etes-vous bien sûr d'avoir perdu vos clés à cet endroit ? » « Non, pas du tout ». « Pourquoi les cherchez-vous ici ? Parce que c’est éclairé !»

Si au lieu de partir de la question des choix de société, vous partez de la donnée du système statistique lui-même (c’est une donnée qui a un certain nombre de règles, de contraintes en termes d'élaboration, de comparabilité), vous obtiendrez un construit à partir des données statistiques. Pour un statisticien, des choses vont paraître hors champ ou trop compliquées non pas parce que la question est illégitime, mais parce que la méthodologie d'entrée dans le problème n’est pas adaptée.

Je ne suis pas en train de dire que l’on va se passer des statisticiens ou des économistes dans une entreprise de cette nature, mais comme cela a toujours été le cas historiquement, on ne peut leur demander de travailler qu'à partir du moment où la commande démocratique est claire.

Si l’on fait l’inverse en demandant à des économistes et des statisticiens de nous inventer de nouveaux systèmes d'indicateurs, on met la charrue avant les boeufs. Ou alors eux-mêmes, mais pas à titre d’économistes ou de statisticiens, simplement en tant que citoyens, vont avoir un certain nombre d'hypothèses implicites qu’ils vont introduire dans leurs indicateurs. Depuis des dizaines d'années, Joseph Stiglitz dit que nous allons dans le mur. Sa vision n’est pas qu’économique, c’est aussi une vision sociétale. Possibilité lui est donnée de présider une commission internationale sur les nouveaux indicateurs, il ne va pas refuser. Mais il a l'honnêteté de dire que ce n'est pas simplement un travail d'économiste et de statisticien. Un certain nombre d'hypothèses et de présupposés sont au coeur de la commission Stiglitz comme ils le sont dans les grandes conférences internationales qui ont marqué des étapes très importantes au cours de ces dernières années.

Entre le moment de ma mission sur les « Nouveaux facteurs de richesse » entre 2000 et 2002 et aujourd’hui, les avancées ont été considérables. A l'époque, nous étions considérés au mieux, avec Dominique Méda et Jean Gadrey, comme des pionniers, mais pour la plupart, nous étions vus comme des illuminés.

Entre ce moment-là et aujourd'hui, quatre conférences internationales se sont penchées sur la question de la critique des indicateurs de comptabilité nationale et sur la nécessité de nouveaux indicateurs.

Des rencontres mixtes ont eu lieu comme celles du Conseil de l'Europe entre l’OCDE, le Conseil de l'Europe et la société civile sur la question de l'implication citoyenne dans les nouveaux indicateurs.

En France, le Grenelle de l’Environnement (j’ai participé au groupe 6) a dit que la question des indicateurs était fondamentale.

Vous avez la commission Stiglitz, la commande qui vous est faite aujourd’hui de la part du Premier ministre, bref, une avancée considérable a eu lieu.

Pourquoi les indicateurs actuels sont insuffisants ou contreproductifs ? Pourquoi avons-nous besoin de nouveaux indicateurs ? La question dite du développement durable a été un formidable accélérateur, l'enjeu de la crise redouble cette nécessité.

L’introduction du rapport de la commission Stiglitz ne sera sans doute pas beaucoup modifiée, Joseph Stiglitz y explique que, parmi les raisons de la crise, il y a le fait que nos indicateurs macro-économiques dominants ne nous ont pas préparés à voir des failles et des éléments d’insoutenabilité, qui étaient visibles par ailleurs.

La question des indicateurs a été une source d'aveuglement. Là où les indicateurs auraient dû être une source d'alerte, et du même coup de stratégie préventive, ils ont été, au contraire, une source d'aveuglement par rapport à la crise.

Dans la construction des nouveaux indicateurs, il ne faut pas recommencer la même erreur. Il faut nous poser deux types de question : d’une part, la question des alertes, d’autre part, la question des directions choisies. C’est le point de départ.

Lorsque vous pilotez un véhicule ou un avion, vous avez besoin de savoir si vous ne risquez pas une rupture de direction, une panne d’essence ou un problème majeur mettant en jeu la vie même de votre transport. Vous avez aussi intérêt à savoir si vous êtes ou non dans la bonne direction.

Par rapport aux questions du développement humain durable, il faut lier les deux grandes avancées faites par les Nations Unies depuis les années quatre-vingt-dix, à travers le programme des Nations Unies pour le développement et à travers les indicateurs de développement humain, la question du développement humain. L'autre grande question est apparue depuis Rio, il s’agit du développement durable. Au début, elle avait une forte prédominance de nature environnementale, mais on a compris de plus en plus qu’elle interagissait fortement avec la dimension sociale et économique.

Aujourd'hui, il convient de rassembler ces deux grandes avancées internationales. La notion de développement humain soutenable permet de penser simultanément ces deux avancées et d'aller croiser dans les nouveaux indicateurs, des informations qui vont venir à la fois du côté développement humain et développement durable.

C’est la même chose avec les débats de type : faut-il un indicateur synthétique ou plusieurs ? Ils doivent être référés à la question démocratique, voire même à la question éducative en termes d’éducation populaire : qu’est-ce qui est de nature à faire que l’ensemble des citoyens puissent comprendre l'importance de ces enjeux ?

D’un point de vue méthodologique, il est préférable d’avoir une pluralité d'indicateurs. Pour les mêmes raisons qu'il nous semblerait absurde de conduire un véhicule avec uniquement la jauge d’essence ou le compteur de vitesse, on a besoin de plusieurs séries d'indicateurs, mais en même temps, il n’en faut pas trop.

Rappelez-vous ce qui s’était passé au moment de l’accident de la centrale nucléaire de Three Mile Island. Le système d’alerte avait été la cause de l'aggravation de l'accident. Il était tellement performant et sophistiqué que plusieurs alarmes s’étaient déclenchées, tout le monde était paniqué. L’accident ultime (la fusion du coeur de cette centrale nucléaire) n'a pu être évité que parce qu’une personne a demandé, en prenant la relève, de stopper toutes ces sirènes pour réfléchir sereinement.

Cette personne s’est posée une question simple : est-on sûr que nos systèmes d’indicateurs fonctionnent bien ? En allant tapoter l’un des voyants, il s’est rendu compte qu'une jauge était bloquée dans le mauvais sens. On était en train de prendre des décisions totalement contraires parce qu’il y avait trop d'indicateurs.

Si vous avez trop d'indicateurs (en tant que magistrat de la Cour des Comptes, j’en sais quelque chose), on arrive à la dérive de la réforme de la loi organique de la loi de finances. Elle a été pensée selon d’excellents principes pour élaborer de vraies politiques publiques, mais elle finit par traduire, au contraire, des éléments d'opacité et de dérive que Vincent de Gauléjac nomme dans « La société malade de la gestion » la dérive « quantophrénique ».

Il nous faut des indicateurs, des chiffres partout, sans se demander à quoi ils vont servir ? Au lieu d'élaborer de l'intelligence politique, on finit par avoir le schéma inverse. Sur un débat apparemment technique, tels que les indicateurs multiples, les indicateurs de synthèse, on peut estimer qu’il nous faut une pluralité d'indicateurs, car une pluralité d'informations est nécessaire, notamment sur des seuils d’alertes (écologiques, sociaux, démographiques), en même temps, il n’en faut pas trop.

Pour des raisons pédagogiques, nous avons besoin d'indicateurs synthétiques pour montrer non seulement au grand public, mais aussi à une grande partie des décideurs, qui ne se posent plus cette question, considérant que le PIB est l’indicateur de référence suprême, à quel point ce n’est pas vrai.

Jean Gadrey a dû vous montrer ce type de découplage d’un indicateur synthétique avec la progression du PIB d’un côté et de l'autre côté, un indicateur de santé sociale. C’est la même chose entre un indicateur de bien-être économique et le PIB. Vous voyez immédiatement dans les faits qu’une société peut parfaitement avoir une progression de son PIB et une perte de sa santé sociale.

Cela vous permet de comprendre comment, à l’occasion de Katrina, la première puissance économique mondiale s'est trouvée incapable de traiter la question par rapport à la population noire et pauvre.

Ce même découplage nous aurait permis de comprendre pourquoi il y avait un risque d'émeutes dans les banlieues françaises.

Plutôt que d’avoir une espèce de débat radical entre les partisans d’indicateurs synthétiques et les partisans de tableaux de bord multiples, en les plaçant dans une logique démocratique, on comprend que les deux approches sont complémentaires.

Si l’on a tout cela en tête, la dimension de qualité du débat public est essentielle.

Maintenant que l’on a commencé à comprendre que les indicateurs dominants actuels sont insuffisants, qu’il nous en faut de nouveaux (les travaux internationaux commencent à être conséquents sur la question et à l’échelle du territoire régional. Je pense à ce qu’a fait la région Nord Pas-de-Calais pour l’adaptation de l’indicateur de développement humain), la question est de savoir à quoi servent ces indicateurs dans le rapport au système de délibération et de décision.

Nous avons besoin d'une commission des comptes du développement durable avec le même statut, la même importance symbolique et politique que la commission des comptes de la Nation après la Seconde Guerre mondiale, pour que chaque grand débat budgétaire à l’Assemblée nationale, par exemple, soit à la fois un débat d’orientations et un débat de financement. La charte de l’environnement, incluse dans la Constitution, dit qu’une politique publique doit être une politique de développement durable. Cela signifie que l'un des critères pour définir les politiques publiques de la loi de finances doit être un critère de développement durable. C’est au coeur de vos travaux.

Il faut que les assemblées de la République soient motrices dans cette affaire et que le système de décision lui-même soit connecté avec ces nouveaux indicateurs, sinon on continuera tranquillement à utiliser les anciens indicateurs et l’on se retrouvera dans la situation d'un marin qui aurait décidé de changer de cap, mais dont les instruments de bord seraient restés réglés sur l'ancien cap.

Mis en ligne le 1er juillet 2009.