Les programmes « d’économie » au lycée continuent à faire couler beaucoup d’encre, comme par exemple, le vivifiant article de Jean-Marc Vittori, éditorialiste au quotidien Les Echos. Récemment, deux associations de « spécialistes » ont également apporté leur contribution au débat.

Sociologues et économistes : des approches différentes

Le destinataire de ces appréciations n’est pas le même. Alors qu’il s’agit dans le cas de l’AFS d’un simple « communiqué », l’avis de l’AFSE prend la forme d’une « lettre au ministre de l’Education nationale » (ci-jointe), dans le cadre de la consultation sur les programmes. Probablement parce que les économistes se sentent toujours cette responsabilité d’être les « conseillers du Prince ». Mais aussi parce que l’AFSE avait été sollicité par le ministère.

Le communiqué de l’AFS ne s’intéresse qu’aux projets de programme de Sciences économiques et sociales, celui du groupe d’experts et celui proposé par l’Apses ; la lettre de l’AFSE concerne les projets de programme des deux « enseignements d’exploration » économiques, SES et Principes généraux de l’économie et de la gestion, mais ne réfléchit qu’aux projets des groupes d’expert.

Le communiqué de l’AFS se félicite du caractère obligatoire d’un enseignement de SES en seconde, mais il commet une erreur, ce qui est obligatoire c’est soit SES, soit PFEG. Il regrette la place trop réduite de la sociologie dans le projet du groupe d’expert, mais pour le reste, préfère celui-ci au projet de l’Apses, sur la base de la formulation d’une des questions relatives à la consommation. Un peu court !

La lettre de l‘AFSE est plus générale et plus argumentée. Si l’AFSE apprécie le caractère obligatoire d’un enseignement d’exploration d’économie, elle regrette que ces enseignements ne figurent pas dans le tronc commun, au même titre et avec un horaire similaire à celui des langues vivantes ou de l’histoire-géographie.

Dans les deux cas, SES et PFEG, elle estime que l’initiation à la « démarche » de l’économiste (modélisation et confrontation aux faits) est insuffisante. S’agissant des SES, la dimension macroéconomique devrait être accrue. Du programme de PFEG, la lettre de l’AFSE écrit : « on a quelque peine à y voir un enseignement centré sur l’acquisition de certains fondamentaux. Les thématiques sont attractives, plus proches d’ailleurs de l’économie appliquée que des sciences de gestion, et devraient susciter l’intérêt des élèves. » Est-ce à dire que s’il était plus centré sur les fondamentaux, ce programme serait moins attractif ?

Enfin, l’AFSE estime que les programmes définitifs doivent être réécrits par les groupes d’experts précédents et de façon plus coordonnée entre les deux enseignements. Ce qui appelle deux remarques. D’une part, c’est dire en filigrane que les programmes actuels mis en discussion ne sont pas satisfaisants. D’autre part, c’est se positionner par rapport au ministère puisqu’il est prévu que c’est la direction des enseignements scolaire (DEGESCO) et non les groupes d’experts qui remanient (éventuellement) les programmes après consultation.

Des convergences révélatrices

Au-delà des différences importantes entre les textes, il est possible de repérer des proximités significatives. D’abord, dans les deux cas, l’optique est strictement disciplinaire : le communiqué de l’AFS ne s’intéresse qu’à la sociologie, celui de l’AFSE se centre sur l’économie, en le justifiant par son champ de compétence, renvoyant aux sociologues ou aux gestionnaires la charge d’apprécier ce qui relève de leurs domaines respectifs. On retrouve là le cloisonnement des disciplines universitaires.

Ajoutons par ailleurs que la lettre de l’AFSE insiste sur un autre apport nécessaire et légitime : celui des enseignants et de l’inspection pour tout ce qui concerne les questions pédagogiques, incluant le volume et la faisabilité des programmes.

Conséquence probable du point précédent, les deux associations plaident pour des apports scientifiques plus nets de leurs disciplines respectives. L’AFS réclame que les programmes fassent « toute leur place à des perspectives de réflexions issues de la sociologie d’aujourd’hui ». Tandis que l’AFSE demande « une initiation à la méthode scientifique en sciences sociales, et plus particulièrement en science économique, autant sous l’angle de la modélisation qu’en référence aux procédures de validation-infirmation sur le plan empirique ». Et estime qu’il serait souhaitable d’initier les élèves à « la détermination d’un équilibre macroéconomique, de plein emploi ou de sous-emploi, la question des sources de la croissance ou la modélisation des cycles économiques. » On supposera qu’il ne s’agit pas de la classe de seconde !

Universitaires et professeurs « de terrain » : des points de vue différents mais conciliables

La plupart des professeurs de sciences économiques et sociales ne refusent évidemment pas ces références savantes, ni de favoriser chez leurs élèves l’acquisition d’une « posture » d’économiste ou de sociologue. Mais, plus au fait des réalités de la classe et des élèves, ils insistent, notamment via leur association, sur les compétences à acquérir par les élèves et le caractère attractif des thèmes qui doivent figurer au programme, quitte à en rabattre sur les prétentions scientifiques.

Comme l’avait déjà montré les assises de mai 2009, entre professeurs de SES et universitaires des différences de positionnement existent et se confirment ici.

Est-ce à dire que ces deux points de vue, celui des savants et celui des praticiens, sont inconciliables ? Probablement pas et depuis de nombreuses années des pas ont été faits de part et d’autre : moins de méfiance d’un côté, moins de condescendance de l’autre.

Pour preuve la contribution d’Yves Deloye, politiste et secrétaire général de l’Association française de science politique, contribution personnelle et non ès-qualité. Pour lui, les SES doivent « développer
 les
 connaissances
 nécessaires
 à
 une
 lecture
 transdisciplinaire
 des
 réalités
 économiques
 et 
 sociales
 de
 notre
 monde » parce qu’une 
 « trop
 précoce
 spécialisation
 nuit
 à
 la
 qualité
 de
 la
 préparation
 proposée
 par
 les
 lycées
 aux
 études
 supérieures ». Pour preuve encore, le soutien apporté par des personnalités scientifiques comme Christian Baudelot, Robert Boyer, André Orléan, Thomas Piketty ou Pierre Rosanvallon au projet de programme proposé par l’Apses.

Billet publié le 23 février 2010

Additif du 26 février 2010

Après l’AFS et l’AFSE, c’est maintenant l’AECSP (association des enseignants et chercheurs en science politique) et l’ASES (association des sociologues enseignants du supérieur) qui, dans une déclaration conjointe, s’adressent à Luc Chatel, ministre de l’Education nationale, à propos du programme de SES de seconde. Le ton et le fond tranchent singulièrement avec ceux de l’AFS et même avec ceux des économistes de l’AFSE. Le communiqué met en effet vivement en cause tant la procédure d’élaboration du programme que le contenu du programme lui-même, puisqu’il affirme que « au regard des trois critères scientifiques qui sont les nôtres, à savoir le pluralisme théorique, la pluridisciplinarité qu’offrent les sciences sociales, économiques et politiques et la réflexion critique et citoyenne qui en découle, nous considérons dès lors que le programme que vous voulez imposer constitue une régression. ». La critique s’étend à la faible valeur de ce programme, trop monocolore et étroit théoriquement, en ce qui concerne la préparation aux études supérieures.
En conséquence, les deux associations engagent le ministre à rouvrir le dossier et à la réécriture du programme sur la base de la proposition de programme de l’Apses .
La balle est maintenant dans le camp du ministère. A l’évidence, ni les professeurs de SES, ni une partie significative des universitaires en sciences sociales ne se contenteront d’un vague replâtrage du projet issu du groupe d’experts.