Il met fin à ce qu’un didacticien (des mathématiques !) avait dénoncé comme une « anomalie didactique », pour aligner les programmes de la discipline sur les savoirs et les démarches universitaires. Cela ne pouvait qu’exacerber la tension entre deux conceptions de cet enseignement qui s’était déjà manifestée avec le projet initial de programme pour la classe de seconde et le « contre-programme » présenté alors par l’association.

Le projet de programme de SES pour la classe de première est désormais en ligne sur le site du ministère.

Ce qui frappe d’abord c’est à la fois l’énormité du programme et son déséquilibre.


Enormité car, plus que le nombre de thèmes à étudier, c’est le nombre de notions qui connait une inflation galopante. Le nombre exact de notions est difficile à mesurer car beaucoup de notions sont doubles (« choix individuels et collectifs », par exemple). Philippe Watrelot qui consacre à ce projet de programme un billet sur son blog en dénombre 128. J’en compte de mon côté plus de 150. Peut importe, la tendance est nette.

Cette inflation notionnelle est la conséquence de la dérive « universitariste » (voir ci-dessous) qui pousse à accumuler sans cesse les « fondamentaux » afin de coller au plus près des savoirs universitaires de référence.

Déséquilibre aussi. En effet, qu’il s’agisse du volume horaire préconisé ou du nombre de notions, l’économie occupe une place dominante. Le souci qui prévalait jusqu’ici d’un certain équilibre entre l’économie d’une part et les (autres) sciences sociales d’autre part disparait. Faisant craindre à certain que les enseignants de SES se transforment en « prof d’éco », ce qui irait dans le sens de la fusion entre sciences économiques et sociales et économie-gestion.

Mais ce qui retient surtout l’attention c’est le choix de passer d’un enseignement de sciences économiques et sociales à un enseignement d’économie et de sociologie.


Ce choix est clairement affiché : les parties économie, sociologie et science politique sont bien séparées ; le document évoque pour les professeurs la possibilité de consacrer « 3 heures hebdomadaires à l’économie et 2 heures hebdomadaires à la sociologie puis à la science politique » ; enfin la fin du programme présente deux thèmes pouvant faire l’objet de « regards croisés », soit environ 10 % du total, alors que tout le reste doit être strictement mono-disciplinaire. Les SES rentrent dans le rang : on devra faire de l’économie ou de la sociologie comme on fait de l’histoire ou de la géographie, de la physique ou de la chimie.

En cohérence avec ce choix, ce projet de programme inverse la priorité des objectifs de la discipline. C’est maintenant la transmission aux élèves des fondements des sciences de référence qui devient la priorité numéro un. A tel point que la grande majorité du très long préambule est consacrée à justifier par l’épistémologie l’alignement sur les contenus et les démarches universitaires. L’objectif de formation du citoyen est bien cité, juste pour mémoire (in memoriam ?), en passant, surtout sans insister et l’idée qu’il s’agit bien d’un enseignement de culture générale n’est même pas évoquée.

Paradoxalement, il s’inscrit dans le mouvement inverse des autres disciplines : priorité à la formation du citoyen, entrée par des objets d’étude autour de questions socialement vives, introduction prudente de la démarche et des concepts scientifiques, préoccupation pour l’apprentissage des compétences par les élèves. Tout cela on peut le trouver en mathématiques, physique-chimie, histoire-géographie, bien peu dans ce projet de programme pour les SES.

Il peut arriver un moment où le louable souci de distanciation scientifique conduit à un enfermement dans une bulle !

En conséquence aussi, contenus et démarches singent l’enseignement supérieur. La partie économie est tout droit sortie d’une maquette du cours de microéconomie de premier cycle de fac. Avec, on le voit dans les « indications complémentaires », une fascination pour les manuels d’économie américains : petits exemples « signifiants » et même – on pensait cela caduc depuis la critique de Marx – le recours à des robinsonnades ! Au moment où nos sociétés s’interrogent sur la crise, le chômage de masse, les déficits publics, l’avenir des retraites, les politiques d’austérité, la macroéconomie passe largement à la trappe. Conforme en cela aux conclusions du rapport Guesnerie qui estimait que « le savoir microéconomique est souvent mieux fondé » que la macroéconomie.

La sociologie répond aussi aux souhaits du même rapport : la sociologie « trop déterministe et trop compassionnelle » disparait, au point même qu’il n’est plus question ni d’inégalités ni de classes sociales (dans sa version initiale, le programme de seconde du groupe d’experts faisait disparaître le chômage, ici ce sont les classes). Par contre il s’agira, dans une démarche très académique, de s’intéresser à une multitude de groupes (primaires, secondaires, de référence, etc.), à la sociologie des réseaux ou aux « effets émergents ». Boudon prend décidément sa revanche sur Bourdieu !

Un renversement prévisible mais regrettable


Ce retournement de la conception des SES est marqué, mais il était prévisible.

Les programmes précédents, actuellement en vigueur, allaient déjà, un peu, dans le sens d’une séparation nette entre économie et sociologie, d’une part, et d’une proximité plus grande avec les savoirs universitaires, d’autre part. Cette évolution répondait déjà pour partie au souci de répondre aux critiques émanant des économistes universitaires contre la trop faible « scientificité » des programmes de SES.

Dans les années plus récentes, on le sait, ce sont plutôt les milieux patronaux – emmenés par l’inamovible Michel Pébereau – qui ont fait flèches de tous bois contre les SES. Conduisant ainsi à la création de la commission Guesnerie, dont le rapport peut servir, en partie car les conclusions en étaient parfois ambiguës, de justification aux choix actuels, comme on l’a vu ci-dessus.

Mais surtout, c’est la composition même du groupe d’experts qui permettait d’anticiper les orientations de ce projet de programme. Composée de 11 membres, on n’y comptait que 4 professeurs « de terrain », susceptibles d’apporter leur connaissance des élèves et de la réalité des classes. Mais parmi ces professeurs, deux sont des défenseurs bien connus comme tels d’une conception, sans aucun doute minoritaire dans la profession, qui revendique pour les SES des programmes « au plus près » des savoirs scientifiques. Même s’ils sont formellement désignés par le président du groupe d’expert (Jacques Le Cacheux), il est raisonnable de penser que les professeurs ont été proposés par l’inspection générale. C’est la responsabilité de cette dernière d’avoir fait ce choix particulier.

Quant aux quatre universitaires membres de ce groupe, il y a fort à parier qu’à l’exception de Jacques Le Cacheux, ils connaissent bien peu de choses des lycéens d’aujourd’hui, voire même des étudiants de premier cycle. Il est donc logique qu’au final ressorte ce projet-là, très universitaire, étroitement cloisonné entre économie, sociologie et science politique .

Prévisible, ce changement de « paradigme » dans la conception du programme n’en est pas moins regrettable.

Le rejet d’une démarche partant du « réel », de questions socialement vives – et non de la comparaison de forfaits téléphoniques comme dans le projet du groupe d’experts, permettant de mobiliser savoirs et méthodes comme des outils pour comprendre et non comme des fins en soi, risque de faire perdre beaucoup du « sens » des apprentissages, pourtant nécessaire à la mise en activité intellectuelle des élèves.

Pour les enseignants, ce projet risque d’être tout aussi déprimant. En effet, la vision de l’enseignement qui se dégage de texte est bien éloignée de l’enseignant concepteur de son enseignement en fonction de ses élèves, en dépit du rappel rituel à la liberté pédagogique.

En effet, la démarche pédagogique souhaitable est clairement décrite dans le préambule. Sont même souvent recommandés, en troisième colonne du programme, des exemples ou illustrations. Dernier indice, le vocabulaire des « indications complémentaires ». Les auteurs du programme y précisent les démarches d’enseignement souhaitables, la tâche est délicate et conduit nécessairement à des formules toutes faites. On peut néanmoins s’essayer à un exercice : distinguer les indications « prescriptives » (on montrera, on présentera, on expliquera, etc.), les indications « suggestives » (on pourra… illustrer, examiner, etc.) et enfin les indications « ouvertes » (on s’interrogera …). Pour les premières, 93 mentions, les secondes 8 et les dernières 10. Bref, un enseignant savant, certes, mais simple exécutant.

On ne connait pas encore la réaction officielle de l’association des professeurs de sciences économiques et sociales, mais son retrait du groupe d’expert permet de prévoir la tendance.

Ce projet de programme est en consultation jusqu’au 16 juin. Pour la seconde, la consultation avait conduit à modifier assez sensiblement le projet initial, sans empêcher, au final un vote négatif du Conseil supérieur de l’éducation auquel le gouvernement a décidé de passer outre.

On verra après la consultation quel sort est réservé à cet inquiétant projet.

Gérard Grosse

Billet publié le 28 mai 2010.