L'intersyndicale avait déjà appelé à la grève le 21 octobre 2008. Mardi 25 novembre, de nombreuses actions ont été conduites : les « invasion » du comité de direction réuni le matin, actions de « blocages informatiques » sur certains sites, comme à Nantes et Orléans, intervention au salon des maires de France, participation à une manifestation d'archéologues à Paris, « mise en vente » de l’Insee sur e-bay… Deux tables rondes ont également réuni des utilisateurs de statistiques. Compte-rendu.

La première table ronde était animée par Alain Desrosières. Il a rappelé que l’Insee, au fil de son histoire, s’était ouverte à la « société civile » et aux utilisateurs. Les menaces actuelles risquent de conduire à un retour en arrière et à un repli frileux sur la technique.

Pour Pascal Combemale, professeur de sciences économiques et sociales et éditeur, c’est à ces deux titres, mais aussi en tant que citoyen qu’il a besoin de statistiques fiables. Les statistiques sont le carburant des sciences économiques et sociales. Elles permettent que cet enseignement parte des faits (bien sûr construits) et évite ainsi l’excès de théories et le dogmatisme.

Pierre-Daniel Labani, journaliste à Liaisons Sociales, a dressé un parallèle entre les exigences des métiers de journaliste et de statisticien : indépendance, souci de fiabilité des données, impartialité et pédagogie. Les évolutions souhaitables, il les voit : dans le développement des éclairages de long terme qui permettraient aux journalistes de « sortir la tête du guidon » ; des enquêtes longitudinales qui permettent de rendre compte des trajectoires individuelles, indispensable dans une société plus fragmentée ; et dans des échanges plus nourris entre statisticiens et journalistes, que les premiers contribuent ainsi à l’information et à la formation des seconds. Il a insisté sur l’enjeu démocratique que constitue la qualité de ce « bien public » qu’est la statistique publique.

Françoise Milewski, économiste à l’OFCE, rappelle que ce qui fait la spécificité et la qualité de l’Insee c’est d’être non seulement producteur de statistiques, mais aussi de réaliser des études. Elle met en garde contre l’illusion de la quantification : les chiffres permettent de mieux connaître, mais plus de connaissances c’est aussi plus de questions (sur la construction des chiffres) et plus d’incertitudes. Et affirme le besoin non seulement de statistiques, mais aussi d’équipes qui réfléchissent sur leur élaboration et leurs utilisations.

Karine Berger, ancienne de l’Insee, est directrice des études économiques à la société d’assurances Euler. Elle développe trois idées. La myopie des acteurs, l’auto-information statistique est impossible ; l’influence des chiffres sur le débat public dans la mesure où ils livrent un diagnostic ; le rôle de « juge de paix » du débat public que peut jouer la statistique publique.

Marie-Thérèse Join-Lambert, ancienne directrice de l’ONPES montre, à l’aide d’exemples recueillis au fil de son parcours professionnel, l’importance des missions de l’Insee et en quoi la délocalisation y porte atteinte. Directrice des études à l’ANPE dans les années 70 elle a pu constater, lors de la construction de l’indicateur des demandes d’emploi non satisfaites, l’importance de la proximité et des contacts entre les acteurs. Récemment, proximité et contacts entre l’Observatoire de la pauvreté et l’Insee ont permis la construction d’enquêtes lourdes comme celle portant sur les sans-domiciles. Plus généralement, elle estime que les politiques ont besoin d’outils de connaissance de la société, afin parfois, grâce aux chiffres, de « rendre la réalité inacceptable » (Boltanski).

Pour conclure cette table-ronde, Yannick L’Horty, professeur d’économie à l’Université d’Evry, montre que l’économie appliquée est très dépendante de la statistique. Par exemple pour l’évaluation des politiques publiques au sein de Centre d’étude de l’emploi ou pour réaliser une cartographie des durées de chômage, qui exige la mobilisation conjointe des services de la DARES, de l’ANPE, du CERC, et des échanges permanents. Il affirme qu’il ne peut pas y avoir de mesure sans théorie et que la réciproque est tout aussi vraie et que réduire la qualité des données c’est porter atteinte à la qualité de la recherche en économie. Il plaide pour finir pour des liens encore plus étroits entre Insee et recherches en économie.

La seconde table-ronde était animée par Michel Gollac.

Gérard Grosse, professeur de sciences économiques et sociales a décrit les usages multiples et permanents que les professeurs et les élèves faisaient des statistiques en cours de SES : sources de données, support d’exercices, étayage de l’argumentation, objet même de la réflexion et de l’exercice de l’esprit critique dès lors que l’on s’interroge sur la construction des indicateurs. Il a souligné les progrès dans l’accès aux données et la disponibilité de séries longues, en regrettant néanmoins qu’elles ne soient pas encore assez nombreuses, en déplorant que la nouvelle enquête emploi soit moins riche en contenu et en plaidant pour la pérennité des CSP, peut-être menacées par l’harmonisation européenne. Il a enfin souligné la convergence entre la mobilisation des statisticiens et celle des professeurs de SES. Dans les deux cas, il s’agit d’un enjeu démocratique d’accès la formation et à l’information des citoyens (et futurs citoyens).

Pour Christian Baudelot, sociologue à l’ENS, qui rappelle que toute son activité professionnelle a été irriguée par les statistiques, trois faits récents lui paraissent relever de la même logique : les attaques contre les sciences économiques et sociales, l’injonction faite aux statisticiens du ministère de l’Education nationale (DEPP) de retirer la mention à l’origine sociale et la déstabilisation de la statistique publique. Il rappelle lui aussi que la spécificité de l’Insee réside dans la conjonction de la production de chiffres et d’études, ces dernières étant une garantie de qualité. La « culture Insee » qui s’est propagée à l’ensemble des « savants d’Etat » (Bourdieu) que sont les statisticiens publics est une garantie d’indépendance : la statistique ne doit être soumise qu’à deux choses, la liberté et les règles de la statistique. Permettre à la société de se représenter elle-même grâce à la statistique est un des signes de la démocratie.

Alternatives économiques, dont Guillaume Duval est le rédacteur en chef, est un gros utilisateur de statistiques rappelle-t-il. Un utilisateur vigilant, défendant l’Insee quand il est injustement attaqué (sur la mesure du pouvoir d’achat), plus critique concernant le traitement des chiffres du chômage. Il estime que l’Insee a encore des progrès à faire en matière traitement de l’environnement et du développement durable, de connaissances des inégalités et de rapidité de mise des données à disposition du public. L’indépendance de l’Insee, condition nécessaire à la qualité de son travail, devrait également conduire à s’interroger sur l’opportunité de maintenir le rattachement institutionnel de l’institut au ministère de l’économie.

Jean Gadrey, professeur d’économie à l’Université de Lille-I, intervient à un triple titre : économiste utilisateur des statistiques, membre du conseil national de l’information statistique (Cnis) et parce qu’il fait partie de ceux qui interpellent la statistique publique sur ses insuffisances, en matière de régionalisation des données ou de mesure élargie de la richesse par exemple. Il estime que le projet de délocalisation révèle une intention de nuire et de mettre au pas et que, par ailleurs, si l’on devait faire un bilan économique, social et écologique de cette délocalisation, il serait calamiteux. Il fait un parallèle avec l’audiovisuel public, en grève ce même 25 novembre 2008. Là aussi, ce qui est en cause, c’est l’information et sa contribution au débat public.

C’est aussi le rôle essentiel de la statistique publique et en particulier de l’Insee dans le débat public, que met en avant Gérard Cornilleau, économiste à OFCE. Si la comptabilité nationale en France est une des meilleures, c’est grâce à l’organisation de la statistique publique. Il insiste particulièrement sur les liens entre la statistique et la prise de décision politique. Cette dernière doit être irriguée par les services statistiques, s’en séparer c’est se priver d’une partie de son cerveau. Un recul de la qualité de la statistique publique serait aussi un recul de la qualité du travail politique.

Pour conclure, Nasser Mansouri, statisticien lui-même et représentant de la CGT au Cnis, pointe les données qui sont nécessaires à la réflexion et à l’action pour les syndicats : l’emploi, le partage de la valeur ajoutée, les investissements productifs, etc. Il rappelle la période où la CGT publiait son propre indice des prix, abandonné parce qu’il a été estimé que s’il fallait être critique, cette vigilance doit s’exercer au sein de la statistique publique. Il s’inquiète de la volonté de réduire la place des acteurs sociaux et syndicaux au sein du Cnis et regrette que certaines données ne soient accessibles que de façon payante, notamment dans une perspective territoriale.

Article mis en ligne le 1er décembre.