Lors d'un déplacement à Châteauroux (Indre), mardi 27 janvier, le Président de la République a déclaré selon le site lemonde.fr du 28 janvier 2008 : « Il y a une filière économique pour vos enfants. C'est une blague (...) Parce que la filière économique ES, mettez vos enfants dedans, et ils ne peuvent pas se permettre de se présenter dans les meilleures écoles économiques. Qu'est-ce que cela veut dire ? On dit à ton gosse, fais la filière économique, tu pourras faire de l'économie et à l'arrivée ils ne peuvent pas se présenter (aux concours). Ce n'est pas admissible. »

Dans quel pays vivons-nous pour que le président de la République soit si mal informé ? Nicolas Sarkozy, dans son intervention, s'en prenait surtout à la filière S, accusée d'attirer tous les meilleurs élèves, condamnés à faire de la bio, de la physique-chimie ou des maths à haute dose, y compris quand ils ne désirent pas s'engager dans des carrières scientifiques. Plus grave, une grande partie des bacheliers S, après avoir subi deux ans de ce régime, n'ont qu'une envie une fois le précieux sésame obtenu : changer d'orientation. Résultat, les filières scientifiques de l'enseignement supérieur se vident tandis que les écoles de commerce les plus prestigieuses sont effectivement majoritairement peuplées de candidats issus du bac S.

Fallait-il pour autant, pour justifier la réforme du lycée, s'attaquer ainsi à la filière économique et sociale, en énonçant autant de contre-vérités à son sujet ? Alors même que cette filière, dont les effectifs ne cessent de progresser, est justement celle qui résiste le mieux à l'hégémonie de la série S, comme le signalait très justement l'Association des professeurs de Sciences économiques et sociales (Apses) dans un communiqué publié le 28 janvier en réponse aux allégations fantaisistes du président de la République.

Les statistiques du Ministère de l'Education Nationale, que Xavier Darcos devrait présenter plus souvent à son patron, montre ainsi que près de la moitié des bacheliers ES poursuivent leurs études dans des filières de l'enseignement supérieur où l'économie est une des disciplines principales (filières universitaires en Economie-Gestion, Administrations Economiques et Sociales, IUT et STS tertiaires, Classes préparatoires, Ecoles de commerce et de management, Instituts d'Etudes Politiques). Les bacheliers ES forment ainsi le premier groupe d'étudiants en faculté d'Economie-Gestion, loin devant les autres bacheliers généraux et technologiques. Les taux de réussite des bacheliers ES dans ces différentes filières sont sensiblement égaux à ceux des bacheliers S, alors que le recrutement de la série ES est beaucoup plus mixte socialement (28 % d'enfants de parents diplômés du supérieur dans la série ES contre 43 % dans la série S). Le développement de la filière ES a ainsi largement contribué à la démocratisation de l'accès aux filières d'enseignement général du lycée et des formations supérieures qui préparent à l'ensemble des métiers tertiaires qualifiés qui constituent une très large partie des emplois de demain (comme l'illustre L'insertion des jeunes, un hors série qu'Alternatives Economiques vient de publier en partenariat avec l'Onisep.. )

Le plus étonnant, dans les déclarations du président de la République, est que les meilleurs élèves issus de la filière ES réussissent brillamment dans les filières les plus sélectives. En 2006-2007, les bacheliers ES représentaient 43 % des élèves des classes préparatoires Economiques et Commerciales et 37 % des élèves intégrant 24 grandes écoles de la Banque Commune d'Epreuves, alors qu'ils ne sont que 31 % au sein des bacheliers généraux. Au total, 60 % des étudiants admis dans les écoles de commerce après le bac sont issus de la série ES, ainsi que près de la moitié des étudiants des Instituts d'Etudes Politiques. Richard Descoing, le directeur de l'IEP de Paris, désormais en charge de la réforme des lycées, le sait bien.

Nicolas Sarkozy, titulaire d'un bac B, ancêtre du bac ES rappelons-le, a-t-il quelques frustrations cachées ? Rêvait-il d'intégrer HEC, ou l'Essec ? Est-ce par dépit que tout jeune, il s'est engagé dans la politique ? Allez, M'sieur Sarkozy, président de la République, c'est tout de même pas mal comme boulot, ne soyez pas aigri, n'ayez pas honte de votre formation initiale !

Philippe Frémeaux, délégué général de l'Idies

Mis en ligne le 30 janvier 2009.