On peut craindre que la gravité de la crise actuelle et la montée du chômage ne conduisent une partie des responsables politiques à se replier sur la solution classique : la croissance à tout prix, en dehors de toute autre considération sur le sens du développement. Quitte à prévoir transitoirement une forte intervention publique pour « sauver les banques », « sauver l’automobile », etc., sans toucher vraiment au modèle global de croissance économique, pas plus qu’au modèle bancaire, industriel ou agricole.

Une telle « sortie de crise » serait un leurre et pourrait créer les conditions de crises plus graves à l’avenir. La crise actuelle n’est pas la simple manifestation d’une défaillance de la régulation financière contaminant l’économie réelle. Elle a également une composante sociale et une dimension écologique. Ces crises forment un système.

Crise sociale d’abord. Cette crise s’explique aussi par un surcroît d’inégalités et de précarité. Parmi les facteurs déclenchants des « subprimes », il y a eu la recherche de valorisation facile des revenus et patrimoines démesurés d’une petite minorité, alors que des ménages pauvres ou modestes, en nombre croissant, occupant des emplois plus précaires, étaient poussés à l’endettement risqué en l’absence de logements sociaux. Plus généralement, la misère et la malnutrition s’aggravent dans le monde en dépit de la croissance économique globale, pendant que le nombre de millionnaires en dollars ne cesse de progresser.

Crise écologique ensuite. Les mouvements déstabilisants des prix des denrées agricoles ou du pétrole sont dus à la spéculation à court et moyen terme, mais aussi à des tendances de long terme de raréfaction des ressources naturelles et de réduction des terres arables pour l’alimentation. La quadruple crise du climat, de la biodiversité, de la déforestation et de l’eau ne cesse de s’amplifier.

Les inégalités environnementales et les inégalités sociales se cumulent : 20 % de la population mondiale utilise 80 % des ressources naturelles. Les émissions de CO2 par habitant aux Etats-Unis sont douze fois supérieures à ce qu’elles devraient être pour atteindre un niveau mondial équitable et durable. Les populations les plus fragiles seront et sont déjà les premières victimes des dégradations de l’environnement. Selon les institutions internationales, 230 millions de personnes subiront des migrations forcées d’ici 2050 du fait du réchauffement climatique essentiellement provoqué par la « croissance à tout prix » des pays riches.

Dans ces conditions, conserver les yeux rivés sur le PIB et sur sa croissance est le plus sûr moyen d’enchaîner les crises et d’en accentuer les effets. Si la crise actuelle est bien la conjonction de phénomènes multidimensionnels et interdépendants, les indicateurs les plus pertinents comme repères de sortie de crise doivent accorder au moins autant de poids à la réduction des inégalités, de l’insécurité sociale et de la pression écologique qu’à l’économie et à l’emploi. S’agissant de l’emploi, la question ne devrait plus se résumer à : « quelle croissance du PIB pour créer des emplois ? ». Elle devrait devenir : « quels objectifs de bien-être durable et de cohésion sociale promouvoir et quels emplois décents et utiles pour y parvenir ? »

Aujourd’hui, au moins dans certaines régions du monde, le véritable risque n’est pas de manquer de biens et services. Il est que la société dans laquelle nous vivons devienne moins vivable parce que ce que l’on considérait jusqu’alors comme un cadre d’évidence ou une ressource gratuite (l’environnement, le lien social…) s’avère fragile et susceptible de dégradation voire de disparition.

De nouveaux indicateurs et de nouveaux systèmes comptables constituent une urgence pour construire une réponse systémique à cette crise elle-même systémique. Ils nous serviraient de repères pour de nouvelles politiques et de base pour des délibérations collectives dont l'intensité constituerait l’un des éléments clé de la vitalité des sociétés.

Contribution du collectif FAIR, janvier 2009

Mis en ligne le 22 janvier 2009.